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LES GENS

La polémique fait rage entre Claude Lanzmann et Yannick Haenel au sujet de Jan Karski

Publié le 25 janvier 2010 par ca

(Photo : Yannick Haenel ©Olivier Dion)

Le romancier invoque le “nécessaire recours à la fiction”, (Le Monde du 26 janvier) en réponse au réalisateur de Shoah qui l’accuse de “falsification de l’histoire” (Marianne du 23 janvier).

A quelles conditions un romancier peut-il s’emparer d’un personnage historique ? Cet éternel débat, qui voit régulièrement s’affronter écrivains et historiens, est relancé par les violentes attaques de Claude Lanzmann, réalisateur de Shoah, à l’encontre de Yannick Haenel, auteur de Jan Karski (Gallimard, 2009, prix du roman Fnac, prix Interallié).

Dans l’hebdomadaire Marianne paru le 23 janvier, le cinéaste accuse en effet le romancier de s’être livré à “un truquage de l’homme” et à “une falsification de l’histoire”.

Témoin-clé du film Shoah, Jan Karski (1914-2000) est ce résistant polonais qui a tenté d’alerter les gouvernements occidentaux sur le sort réservé aux juifs par le régime nazi.

Cinq pages de réquisitoire

Alors que Claude Lanzmann diffusera sur Arte en mars un documentaire intitulé Le rapport Karski, il publie cinq pages de réquisitoire contre l’écrivain.

“Yannick Haenel est sans doute trop jeune pour savoir que le plus grand des hommes peut avoir plusieurs visages, être double ou triple ou plus encore et son Karski inventé est tristement linéaire, emphatique donc, et finalement faux de part en part. Les scènes qu’il imagine, les paroles et pensées qu’il prête à des personnages historiques réels et à Karski lui-même sont si éloignées de toute vérité – il suffit de comparer le récit de Karski à ses élucubrations – qu’on reste stupéfait devant un tel culot idéologique, une telle désinvolture, une telle faiblesse d’intelligence”, écrit-il notamment.

C’est aussi par voie de presse que Yannick Haenel répond à son détracteur. Dans une tribune lapidaire publiée dans Le Monde du 26 janvier, “Le recours à la fiction n’est pas seulement un droit, il est nécessaire”, il accuse le réalisateur de se livrer à ces attaques pour les besoins de sa “publicité”.

“En exhibant bientôt, comme il l’annonce, une partie de ses rushes, Lanzmann va, dit-il, “ rétablir la vérité ”: “ On saura ce que Karski et Roosevelt se sont vraiment dit ! ” Ce qu’ils se sont “vraiment dit ”? Vraiment vrai de vrai ? Les croyances de Lanzmann pourraient simplement sembler rigides, mais le mot de “vérité” sonne ici comme une sentence dans la bouche d’un procureur. Contrairement à ce tribunal de l’Histoire d’où parle Lanzmann, la littérature est un espace libre où la “vérité” n’existe pas, où les incertitudes, les ambiguïtés, les métamorphoses tissent un univers dont le sens n’est jamais fermé”, écrit-il.

Fin février, Robert Laffont rééditera Mon témoignage devant le monde, le livre que Jan Karski lui-même avait écrit en 1944.

Lanzmann s' est toujours contenté d'une Pologne dans laquelle il n'y a rien à sauver, selon lui, une Pologne retorse sous l'URSS, muette dans l'Europe, et d'une Allemagne moralement à genoux, repentante à souhait, même si économiquement elle n'en fait qu'à sa tête. Une Pologne bouc émissaire dans l'entreprise de condamnation et de culpabilisation de l'Europe au sujet de son antisémitisme, en échange d'une immunité pour les Etats-Unis devenus depuis la fin des années 60 le bailleur de fonds d'Israël, une fois l'Europe muselée, interdite de parole critique quant à la politique de cet Etat vis à vis des palestiniens. Haenel brise ce consensus (tabou ?) en plaçant les Etats-Unis sur le banc des accusés de l'antisémitisme (à moins que ce tabou ait été transgressé à dessein, avec le soutien de ceux qui l'ont entretenu, contre l'Amérique d'Obama, à titre préventif ?!). Lanzmann qui a un grand, un très très grand souci d'Israël ne peut que s'en désoler, confronté à une génération ignorante des enjeux géopolitiques qui se cachaient et se cachent aujourd'hui encore, derrière cette immunité accordée aux USA et une Pologne bouc émissaire pour expier les crimes antisémites d'une Europe qui s'étend de Brest à Vladivostok.
Commentaires Posté par : Serge ULESKI | 28 janvier 2010 à 15:38:21
L'exhumation à point nommé de l'avis de Karski lui-même sur “Shoah” (article de Karski de 1985 dans Kultura et de 1986 dans la revue “Esprit” intitulé “Shoah une vision biaisée de l'Holocauste” dénonçant les montages effectués dans le film qui donnent une image profondément injuste des Polonais) - reviennent hanter Lanzmann et sont la raison profonde de cette polémique. Lanzmann a menti sur Karski dans ces mémoires et trahi la confiance du Résistant polonais dans le film en passant sous silence tout élément un peu positif sur la Pologne (son gouvernement en exil à Londres première et principale source d'information des Alliés et des opinions publiques sur la Shoah, l'immense effort consenti par la Résistance polonaise, l'aide apportée aux Juifs). Ainsi à côté d'indéniables qualités artistiques “Shoah” au lieu de les combattre a fortement renforcé les stereotypes sur la Pologne. A l'appui du propos d'Haenel, je vous invite à consulter une courte séquence filmée, inouie et inédite en France jusqu'en 1988. Elle date d'avril 1943 et montre la censure exercée par l'administration Roosevelt sur les informations sur la Shoah à destination du grand public. Regarder à partir de la 3eme minute de ce documentaire diffusé sur FR3 Voir le film en cliquant sur le Lien : http://www.dailymotion.com/video/x5z9td_auschwitz-les-allies-savaient_news
Commentaires Posté par : mendel | 27 janvier 2010 à 09:44:26
La vérité est un souvenir lyrique et la raison du poète n'est pas garant du mieux. Nu to zayt mir gezunt!
Commentaires Posté par : Noula | 26 janvier 2010 à 20:40:50
Lanzmann n'est pas à son 1er coup de griffe pour défendre SA version de l'Histoire, en bon gardien du temple. Déjà Littell avez eu droit au rappel à la loi du patriarche. C'est fou comme certains hommes pronant le respect humain dans leurs travaux sont, dans le quotidien, des censeurs antipathiques ! Oui, le texte hybridé d'Haenel est Ambigu, comme toute "Non Fiction" peut l'être ; il apporte une dimension rare à l'abondance de livres paralittéraire sur la WW2 et la Shoah : replacer la barbarie comme corollaire à la fondation du monde contemporain avec cette lancinante question : qu'aurions nous fait, que faisons nous...Merci M. Haenel, tant pis M. Lanzmann.
Commentaires Posté par : littelabbe | 26 janvier 2010 à 18:56:48
La diatribe de Monsieur Lanzmann que je salue malgré tout pour son oeuvre mémoriale remarquable me semble définitivement disproportionnée. Je ne vois pas de "délit". Bravo à Yannick Haennel pour ce livre magnifique qui, entre l'essai et la fiction, reprend à son tour la courroie de la Mémoire et aggrandi ainsi le cercle de ceux qui connaissent Yan Karski. Il oeuvre dans le même sens.
Commentaires Posté par : Agnès V. | 26 janvier 2010 à 17:57:05
Il n'est pas plus d'infaillibilité poétale que papale. Manipuler l'histoire pour servir son propos ou idéologie n'est pas mieux venu de la part d'un écrivain que d'un homme politique ou autre. Il n'y a pas que Lanzmann qui a réagi aux manipulations d'Haenel, lire aussi l'article d'Annette Wieviorka dans L'histoire.
Commentaires Posté par : valquey | 26 janvier 2010 à 11:34:47
Le poète a toujours raison, M.Lanzmann, quelle que soit l'admiration que l'on puisse avoir pour votre oeuvre. Rive Gauche
Commentaires Posté par : Zéline Guéna | 26 janvier 2010 à 08:25:43
Les mensonges de sa relation avec Karski reviennent hanter Lanzmann qui avait tout fait, dans "Shoah", pour supprimer toute élément représentant la Pologne sous un jour favorable, supprimant contrairement à toutes ses assurances, du témoignage de Karski son rôle d'information des Alliés sur la Shoah, les actions de la Résistance polonaise et la mention de l'aide portée aux Juifs par des Justes. Il n'est que justice que cette vilaine affaire ressorte car Lanzmann a contribué à forger les stereotypes qu'il prétend combattre. Encore bravo à Haenel et à saprose lumineuse.
Commentaires Posté par : temple | 26 janvier 2010 à 00:05:31