Bibliothèques

Bibliothèques : même le dimanche

A Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), la seule ville de France où les deux médiathèques sont ouvertes le dimanche. - Photo Olivier Dion

Bibliothèques : même le dimanche

A la veille des élections municipales, le succès inattendu de la pétition lancée par Bibliothèques sans frontières pour réclamer l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques interpelle les politiques. L’occasion d’engager une réflexion en profondeur sur les mutations qu’elles doivent accomplir pour rencontrer les attentes de leur public.

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Par Véronique Heurtematte
Créé le 07.02.2014 à 11h49 ,
Mis à jour le 03.04.2014 à 17h10

"Ouvrons + les bibliothèques ! " : message entendu ! Lancée le 9 janvier dernier, la pétition de Bibliothèques sans frontières (BSF), association œuvrant en faveur de la lecture publique dans les pays en voie de développement, pour l’ouverture des bibliothèques le soir et le week-end, rencontre un succès aussi foudroyant qu’inattendu : plus de 11 000 signatures recueillies en moins d’un mois, le soutien de personnalités littéraires parmi lesquelles Erik Orsenna, Bernard Pivot et Dany Laferrière, un écho sans précédent dans la presse généraliste, ainsi que l’approbation de plusieurs ministres dont Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication, et Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Plus remarquable encore, cette pétition réussit à mobiliser largement le grand public, ce qui en constitue peut-être l’aspect le plus positif : au-delà du savoir-faire médiatique d’une ONG expérimentée, on peut voir dans ce succès le signe d’un réel attachement des usagers à leurs bibliothèques et une occasion unique de placer celles-ci en première place du débat public.

Parmi les professionnels, les réactions sont partagées. L’Association des bibliothécaires de France (ABF) a accueilli l’initiative de manière favorable et pragmatique. "Notre association milite depuis longtemps pour l’élargissement des horaires d’ouverture et notamment le dimanche, indique Anne Verneuil, présidente de l’ABF. La France est à la traîne par rapport aux pays d’Europe du Nord et il est indispensable que nos établissements soient à la disposition de la population aux moments où celle-ci en a besoin. Cependant, cela nécessite une politique publique claire, accompagnée de moyens, et dans un contexte de dialogue avec les personnels."

Sans contester le principe de l’extension des horaires, une partie des bibliothécaires ont été agacés par certains passages de la pétition jugés démagogiques, notamment celui mentionnant que "à moyens équivalents, et dans le respect des agents, des solutions existent". Une réaction qui s’est exprimée dans une lettre ouverte intitulée "Ouvrir mieux avant d’ouvrir plus". "Il ne faut pas se focaliser sur les horaires, mais envisager la qualité des services offerts dans leur ensemble, témoigne l’une des signataires de cette lettre, conservatrice des bibliothèques dans une grande ville. Faut-il ouvrir plus avec une offre pauvre ou être en mesure de proposer des outils numériques, de l’accompagnement et de la médiation ? Notre réseau crée de nouvelles annexes mais les moyens pour les faire fonctionner ne sont pas toujours à la hauteur de ce qui serait nécessaire."

 

19 heures d’ouverture en moyenne.

Avec une moyenne nationale de 19 heures d’ouverture hebdomadaire en bibliothèque publique (selon les statistiques du ministère de la Culture pour 2008), la France fait incontestablement figure de mauvaise élève à côté de ses voisins d’Europe du Nord, ou des Etats-Unis et du Canada. Il convient cependant de nuancer les chiffres avancés. Les nombreux petits établissements tirent la moyenne vers le bas. Dans les villes de 20 000 à 100 000 habitants, la durée d’ouverture hebdomadaire s’établit autour de 31 heures et elle est de 40 heures dans les villes de plus de 100 000 habitants. Quant aux exemples étrangers régulièrement mis en avant, ils sont pris parmi les plus performants et ne constituent pas une moyenne.

 

Dans son très intéressant rapport de 2012 intitulé L’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques : progrès et obstacles, l’inspection générale des bibliothèques indique les horaires des bibliothèques publiques de plusieurs grandes métropoles du monde, qui ont en effet de quoi donner des complexes aux établissements français (voir tableau p. 13). Mais il s’agit uniquement des horaires des bibliothèques centrales. A Copenhague, par exemple, la centrale est ouverte 98 heures par semaine, sept jours sur sept mais les 19 annexes sont ouvertes seulement une quarantaine d’heures et fermées le dimanche. Idem dans les 24 bibliothèques de quartier de Boston (ouvertes 45 à 48 heures, fermées le dimanche) ou encore à Amsterdam, 84 heures hebdomadaires du lundi au dimanche pour la grande médiathèque mais seulement une trentaine d’heures pour les 25 annexes, fermées le dimanche. La durée moyenne d’ouverture hebdomadaire des bibliothèques publiques finlandaises, l’un des réseaux parmi les plus performants au monde, est de 38 heures (1). Elle est de 40 heures par semaine aux Etats-Unis (2).

En France, dans toutes les tailles de villes, des médiathèques parviennent à proposer des horaires d’ouverture performants, comme à Drancy (66 670 habitants) où la médiathèque est ouverte 41 heures par semaine sept jours sur sept. Comment obtenir les progrès que tout le monde s’accorde, au moins dans le principe, à considérer comme incontournables ? Principalement en combinant la réflexion sur l’organisation du travail et le recours à des vacataires pour renforcer les équipes. Au-delà de la recherche d’une meilleure efficacité, tout cela a un coût. Il est donc difficile de faire de réelles avancées sans la volonté, et le soutien financier, des décideurs.

A Epinal (32 845 habitants), la bibliothèque multimédia intercommunale (BMI) ouvre 37 h 30 du mardi au dimanche. "La BMI est à proximité de plusieurs lieux culturels ou de loisirs, un cinéma, une patinoire, un musée d’art contemporain, tous ouverts le dimanche, explique sa directrice Marianne Masson. Les élus, qui ont beaucoup investi dans la bibliothèque, ont souhaité l’ouverture dominicale."

A Issy-les-Moulineaux, dans les Hauts-de-Seine, la seule ville de France dont les deux médiathèques sont ouvertes le dimanche, la forte disponibilité faisait partie du projet dès son origine en 1994 et constituait aussi une forte volonté des élus. "Il faut être cohérent, relève Alain Lévy, maire adjoint délégué à la culture de la ville. Quand on dépense plusieurs centaines de milliers d’euros pour construire des médiathèques, il est normal de mettre aussi les moyens permettant d’offrir au public des services de qualité. La bibliothèque fait partie de la carte de visite de la ville." Même chose à Montpellier où l’ouverture de la médiathèque Emile-Zola le dimanche après-midi a été une demande de la mairie.

 

Contraintes.

Les contraintes de planning sont souvent fortes, notamment dans les grands établissements qui proposent aussi une nocturne en semaine, comme c’est le cas à Montpellier et à Issy-les-Moulineaux, par exemple. "Il faut envisager les contraintes de service public sur l’ensemble de la semaine, confirme David Liziard, directeur des médiathèques d’Issy-les-Moulineaux. Il faut également prévoir la formation et l’accompagnement des vacataires." Les modalités de travail du dimanche varient en fonction des établissements, sur la base du volontariat, comme à Montpellier, ou dans un roulement impliquant tous les agents comme à Issy-les-Moulineaux ou à Epinal.

 

Dans tous les cas, ces heures d’ouverture supplémentaires ont un coût : 100 000 euros par an à Epinal, environ 120 000 euros à Montpellier. Chaque extension d’horaire doit donc être soigneusement déterminée, et vérifiée par l’expérience. La médiathèque du Grand Troyes, 52 heures d’ouverture hebdomadaire, a fait le choix d’une ouverture en continu jusqu’à 19 h et 4 matins à partir de 9 h 30. "Il y a du monde dès le matin et jusqu’à la fermeture, notamment des personnes actives et des étudiants", confirme son directeur Pierre Gandil. La nocturne hebdomadaire jusqu’à 20 h a en revanche été abandonnée, faute de public, et l’ouverture un dimanche par mois ne tient pas ses promesses, sans doute en raison du manque de lisibilité du calendrier.

 

Le plébiscite du public.

Partout la vraie récompense reste le plébiscite du public. Et le dimanche est le jour le plus fréquenté, comme en témoignent les statistiques à Epinal, Issy-les-Moulineaux ou Montpellier, où la fréquentation a augmenté de 24 % ce jour-là entre 2009 et 2013.

 

"Il faut moduler les horaires en fonction des besoins, confirme Gilles Gudin de Vallerin, directeur des médiathèques de Montpellier Agglomération. Avec notre ouverture du dimanche, il n’est pas nécessaire de proposer une deuxième nocturne en semaine, par exemple. Il ne faut pas non plus banaliser le travail du dimanche qui doit être rémunéré à sa juste valeur. Cela s’inscrit dans une réflexion globale sur la qualité des services mais aussi des conditions de travail des agents." <

(1) Source : Association des bibliothécaires de Finlande.

(2) Source : Institute of Museum and Library Services, statistiques 2012.

Jusqu’à 98 heures par semaine à Copenhague

Ces données, citées dans le rapport de l’inspection générale des bibliothèques de 2012 L’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques : progrès et obstacles, ne concernent que les bibliothèques centrales. Les annexes sont beaucoup moins ouvertes en semaine et souvent fermées le dimanche.

Dominique Arot : "Il faut une volonté politique forte de la part des décideurs"

 

Le point de vue Dominique Arot, inspecteur général des bibliothèques, auteur du rapport L’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques : progrès et obstacles.

 

"Les élus doivent prendre conscience que la question de l’écrit est centrale dans l’ensemble de leurs politiques sociales, éducatives, culturelles." Dominique Arot, inspecteur général des bibliothèques- Photo PATRICK JAMES/LA VOIX DU NORD

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