BnF: Les grands travaux de Laurence Engel | Livres Hebdo

L'Eco(nomie) des livres

Françoise Benhamou

Françoise Benhamou est économiste, professeur des universités. Elle enseigne à Sciences Po Paris, à l'Institut National de l'Audiovisuel et à l'Institut National du patrimoine. Elle est notamment prés idente de l'ACEI (Association for Cultural Economics International), membre du Conseil d'administration et du Conseil scientifique du musée du Louvre, membre du Conseil d'orientation de la fondation Jean Jaurès, du Conseil d'orientation du Centre national de la Variété, du Comité consultatif des programmes de la chaîne ARTE.En 2012, elle a rejoint l'ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes). Elle a publié de nombreux articles, rapports, ouvrages, parmi lesquels : "L'économie de la culture" (La Découverte, 7ème éd. 2011), "L'économie du star system" (Odile Jacob, 2002), "Les dérèglements de l'exception culturelle" (Le Seuil, 2006), "Droit d'auteur et copyright" (avec J. Farchy, La Découverte, 2ème éd. 2009), "L'économie du patrimoine culturel" (La Découverte, 2012). lire la suite

Il y a 2 ans 5 mois - 6 commentaires Blog

BnF: Les grands travaux de Laurence Engel

Laurence Engel - OLIVIER DION

Afin de défendre le bâtiment de Dominique Perrault contre ses détracteurs, Emile Biasini, secrétaire d’Etat en charge des grands travaux (de 1988 à 1993), avait coutume de comparer la polémique qui accompagnait la construction des quatre tours - telles des livres ouverts, selon Dominique Perrault - à celle qui s’était rapidement amplifiée à propos de la pyramide du Louvre. Et d’ajouter : malgré les critiques, la Pyramide fut un immense succès, reconnu de tous, il en sera donc de même du bâtiment de la Très Grande Bibliothèque, future Bibliothèque nationale de France (BNF).

L’affaire est plus compliquée, et la BNF semble souffrir de la malédiction du bâtiment. Trop grand, aux abords difficiles, peu adapté à la conservation des livres, si près de la Seine dont on redoute une crue prochaine, et surtout un bâtiment qui n’est pas vraiment parvenu à devenir accueillant.

L’immensité y revêt quelque chose de majestueux, à l’image de ce que doit être un lieu patrimonial. Mais il manque l’autre face de l’histoire : la BNF demeure d’un accès difficile, presque hostile à celui qui s’y rend.

J’y ai fréquemment travaillé pour mes recherches, je suis souvent venue participer à des colloques, poussant ces portes trop lourdes pour arriver dans des lieux peu fréquentés. Il faut inventer la bibliothèque de demain, patrimoniale, rayonnante, vivante, ouverte.

La BNF est un lieu de recherche. Elle doit être la maison des débats, celle des intellectuels, des chercheurs, et des publics avides de mieux comprendre le cours du monde. Celle où on se plairait à se rendre. Elle pourrait faire vivre une sorte de nouvelle "Université de tous les savoirs".

La BNF doit être ouverte sur le quartier et sur la ville, attentive à diversifier ses publics (je me rappelle y avoir amené mes étudiants du 93, qui ignoraient jusqu’à l’existence de ce lieu, et leur bonheur à découvrir les expositions comme les lieux de travail).

Institution patrimoniale, la BNF doit proposer le patrimoine à tous ceux qui entendent le découvrir, en France et au-delà des frontières. Elle a su tisser des relations fortes avec les autres bibliothèques patrimoniales, en France comme à l’étranger. Elle sera plus que jamais, en la matière, le lieu des complémentarités vertueuses entre le tangible et le numérique.

La BNF doit rayonner plus encore. Pourquoi ne pas envisager qu’un pays y soit son invité privilégié chaque année ?
 

6 commentaires déjà postés

Thierry - il y a 2 ans à 13 h 52

Un pays "invité privilégié" ? On se croirait au salon du livre, pardon à Paris livres. Et cela ne donne pas de si bons résultats ! Cette suggestion manque vraiment d'originalité. Quant au fait que des étudiants de Seine Saint Denis n'aient jamais entendu parler de la BnF avant que Mme Benhamou n'y mette bon ordre, rien là de bien stupéfiant. Croit-on que dans les années 1950 ou 1970 tous les étudiants, même d'origine populaire, avaient entendu parler de la BN et y étaient plus facilement admis ? En notre temps imbécile d'hyper démocratie, on feint de se scandaliser de discriminations qui ont toujours existé d'une manière ou d'une autre. Pour accéder au monde du livre, il a toujours fallu faire UN EFFORT PERSONNEL dans le cadre d'une démarche individuelle, et non pas se laisser transporter en troupeau dans tel lieu prestigieux pour une visite de groupe dont il ne restera rien.

Loupen - il y a 2 ans à 19 h 34

Bonjour Thierry. Il me semble que l'effort personnel n'est pas le même à fournir quand vous êtes l'enfant d'un professeur agrégé vivant dans Paris intra ou l'enfant de parents de classe moyenne (encore que) ou "défavorisée" habitant à quarante kilomètres de la plus proche bibliothèque parisienne. Oh bien sûr dans les deux cas il faudra lire le Discours de la méthode et les Prolégomènes à toute métaphysique future pour réussir son CAPES de philosophie ou que sais-je. Mais c'est toujours un gain de temps et une envie décuplée qui adviennent lorsque vous avez un parent pour vous expliquer les passages difficiles et vous faire saisir toute la beauté de l'arbre de la connaissance cartésien. En outre, remarquer l'ancienneté des discriminations en accusant ce qui serait notre hyperdémocratie (?) ne change rien à l'affaire en plus d'être un peu contradictoire. Pire, je crois que cela assoit la légitimité de celles-là ("c'est comme ça, il faut te bouger") mais je peux me tromper.

Thierry - il y a 2 ans à 11 h 46

Cher M. ou Mme Loupen, vos propos comme ceux de Mme Benhamou présupposent l'absolue nécessité dans la vie sociale et culturelle d'un égalitarisme forcené des chances et des conditions, dont il faudrait encore justifier la pertinence - ce qui n'est jamais fait. La simple mise en avant de bons sentiments et d'une sollicitude sans limite envers les prétendus défavorisés n'a pas force de preuve, ni de loi.

Loupen - il y a 2 ans à 15 h 07

Bonjour Thierry (je suis un M. Loupen). Je vous prie tout d'abord de m'excuser de cette réponse longuette. Vous avez raison de dire que les chances de réussir socialement et les conditions sociales de réussite sont de fait liées dans l'accès à la Culture. L'égalité des conditions étant impossible, il est plus facile d'agir sur les premières que sur les secondes. Comme vous le soulignez très justement, il faudrait quand même avant toute chose se demander s'il faut ou non favoriser cette égalité des chances plutôt que de se reposer tranquillement sur les lauriers de la moralité. Et c'est là que je ne comprends pas bien votre point de vue. Je peine à voir en quoi il est dommageable et même non profitable de donner un accès à la Culture au plus grand nombre. A priori, rendre accessible au plus grand nombre la Culture relève d'une lubie démocratique mais socialement inadaptée peut-être. La Culture tout comme le plaisir n'a rien de nécessaire - un serrurier n'a pas besoin de rire ni de lire Théophile de Viau pour savoir ouvrir ma porte (surtout lorsqu'il s'agit de poésie aussi mauvaise). Si vous le voulez bien, admettons que le plaisir n'est pas une absolue nécessité et pardonnez-moi cette comparaison suivante (qui est raison) pleine de guimauve. Pouvons-nous soutenir qu'il n'est pas important que ceux qui ne sont pas fils de pâtissiers et qui n'habitent pas à côté d'un moulin puissent goûter des merveilleux au chocolat et devenir pâtissiers sous prétexte que 90% des gens présents lors de ces visites trouvent la guimauve écœurante ? L'inégalité des conditions fait que tout le monde n'habite pas à deux minutes d'une boulangerie, soit, les sociétés sédentaires fonctionnent ainsi. En revanche, organiser des visites à la boulangerie tous les mois pour faire goûter des merveilleux à tous ceux habitant loin d'une boulangerie peut très bien en motiver certains à cuisiner chez eux puis devenir pâtissiers, cuisiniers ou critiques gastronomiques. Cela ne signifie pas que les 90% évoqués doivent quand même continuer à manger de la guimauve et devenir pâtissiers - la vie sociale et gastronomique n'a pas besoin que tout le monde soit pâtissier même si la vie serait probablement plus agréable si c'était le cas. Néanmoins, ces 10% d'individus participent alors au rayonnement gastronomique de la France et par conséquent aux secteurs économiques qui en dépendent (vous devinez lesquels si vous basculez de la boulangerie à la bibliothèque et de la cuisine aux laboratoires de recherche). L'argument est bassement économique mais je crois qu'il relativise la supposée inutilité de l'égalité des chances et va en faveur de sa nécessité. Ainsi, on remet à égalité des chances de réussir (réussite personnelle ET sociale parce qu'économique) les fils de boulangers et ceux qui habitent à 21km de la plus proche boulangerie au profit du monde de la boulangerie française. C'est la raison pour laquelle il me paraît un peu étrange de parler d'égalitarisme forcené lorsqu'il s'agit de colmater les fuites de l'inégalité des conditions, de promouvoir l'égalité géométrique et non l'égalité algébrique (ce que serait un égalitarisme, ignorant les contextes dans lesquels les individus évoluent). Les fils de boulanger n'en auront pas moins de chance de réussir personnellement et socialement car ils auront toujours l'avantage d'avoir un parent pouvant lui expliquer les ficelles du métier. Mais les deux auront eu accès à la même source, au même plaisir et à la même envie. Voilà l'effort personnel remis au centre du jeu. Il me semble qu'alors il ne sert plus à déguiser un fatalisme mou dont la force de loi repose sur l'ancienneté de l'inégalité des chances et l'inamovibilité de l'inégalité des conditions.

Thierry - il y a 2 ans à 17 h 22

Cher M. Loupen, j'admire votre tentative de prouver que ce que je baptise égalitarisme forcené est utile à tous et à la société dans son ensemble. Ma position inexpugnable est que cette tendance à l'égalitarisme forcené ne provient pas de réels défavorisés mais plutôt de privilégiés qui évacuent ainsi leur mauvaise conscience. D'autre part, je pense qu'il ne faut jamais et en rien favoriser le nivellement par le bas. Vous ne me ferez pas croire qu'accueillir indistinctement et sans préparation tous les étudiants de Madame Benhamou dans une institution comme la BnF, par exemple, ne revient pas à en modifier le caractère, la finalité - à la banaliser.

Loupen - il y a 2 ans à 13 h 43

Bonjour Thierry. Je vous remercie pour votre réponse. Je pense que nous sommes arrivés au bout de notre conversation, ce fut tout de même intéressant. Bonne continuation à vous.

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