22 août > Premier Roman France > Jean-Luc Barré

Victor Marlioz est un monstre. Sacré certes, mais pas seulement. Et il s’en fait gloire, considérant que cette monstruosité, ces imperfections de l’âme et du cœur, dès lors qu’elles sont reconnues comme telles par le principal intéressé lui-même, sont aussi autant de signes du primat nécessaire de l’œuvre sur la vie de cet écrivain, l’un des plus reconnus de ce temps. En constante représentation de lui-même, pratiquant en virtuose le jeu de cache-cache avec la vérité qui lui paraît inhérent à l’art du romancier, Marlioz, à l’heure de ce qui pourrait ou devrait être son plus grand chagrin, le suicide mystérieux de sa fille, accepte de répondre à la demande d’entretien du journaliste d’investigation Julien Maillard, et même le "convoque" quelques jours dans un palace de la Riviera italienne où il a ses habitudes. A trop vouloir égarer son interlocuteur, ne risque-t-on pas de se perdre soi-même? Entouré notamment de son éditeur et de sa dernière femme - une ancienne actrice un peu fanée dont les jours sont désormais consacrés à l’alcoolisme et à la haine de son mari -, Marlioz, pour qui ce pourrait être le dernier tour de piste ou de prestidigitateur, va devoir danser avec les ombres.

Tout primo-romancier qu’il est, Jean-Luc Barré sait de quoi il parle. Ce monde finalement interlope dans sa nature même, où se croisent les cercles du pouvoir, de la politique, de l’édition, est le sien. L’éditeur chez Robert Laffont - il dirige notamment "Bouquins" - en dissèque les rouages grandioses et pathétiques à la fois avec une jubilation qui sera aussi celle du lecteur de Pervers (joli titre, infiniment ambigu lui aussi). Surtout, s’il est permis avec son héros "bigger than life" Victor Marlioz d’en appeler au souvenir de François Nourissier, voire de Simenon, Barré s’y livre essentiellement à l’analyse de ce qui est son seul sujet depuis toujours et depuis Mauriac ou Dominique de Roux (pour ne rien dire d’un Chirac ou d’un Cahuzac): les masques et travestissements, les secrets, de ceux qui à trop vivre à la lumière épaississent leur part d’ombre. Ce mystère-là, avant d’être celui de tous les Marlioz du monde, est d’abord celui de Barré lui-même, qui, avec cet impeccable roman, se cache autant qu’il se révèle. Olivier Mony

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