Entretien

Éric Hazan: édition/Insurrection

Eric Hazan - Photo Olivier Dion

Éric Hazan: édition/Insurrection

Depuis vingt ans, La Fabrique agite le rayon des sciences humaines avec ses essais engagés. D’André Schiffrin à Jacques Rancière, la maison d’édition indépendante s’est fait connaître par ses textes philosophiques mais aussi par ses points de vue sur le conflit israélo-palestinien. Entretien avec son fondateur.

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Par Isabel Contreras
Créé le 23.03.2018 à 11h28

Eric Hazan - Les leçons, je les avais déjà tirées avant la création de La Fabrique, lors de mon passage aux éditions Hazan, la maison de beaux livres fondée par mon père. Nous avons été rachetés par Hachette à la fin des années 1990 parce que nous nous approchions du dépôt de bilan. A partir du moment où on commence à avoir des dettes en banque, on est morts comme indépendant. Si on emprunte, à terme, on finit par perdre notre indépendance. A La Fabrique, depuis notre création en 1998, notre croissance a été uniquement liée à la vente des livres, elle est donc forcément lente. Mais au bout de vingt ans, nous avons atteint un chiffre d’affaires stable.

Plus de la moitié de notre chiffre d’affaires relève des ventes du fonds. Il s’agit d’ouvrages publiés à nos débuts et qui se vendent encore. Des livres qui ont été le fruit de rencontres. Comme celle que j’ai faite avec Jacques Rancière. J’allais aux séminaires qu’il dispensait dans les anciens locaux de l’Ecole polytechnique, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève à Paris. J’étais encore plus néophyte en philosophie que je ne le suis aujourd’hui mais ses idées me paraissaient vraiment importantes. Alors je suis allé le voir et il a décidé de nous confier un titre. Vingt ans plus tard, il nous fait toujours confiance.

Une autre rencontre importante a été celle d’André Schiffrin que j’ai faite à la dernière Foire de Francfort à laquelle je me suis rendu sous les couleurs d’Hazan pour Hachette, en 1997. Quelqu’un m’a donné la photocopie d’un article qu’il avait écrit dans l’hebdomadaire américain The Nation. Il évoquait les méfaits de la concentration capitaliste dans l’édition américaine. Je l’ai approché et lui ai dit: "Si tu fais un livre là-dessus je le publie." Cela a donné L’édition sans éditeurs (1999) qui a eu le gros intérêt de nous faire aimer des libraires, et cet amour, je dirais qu’il ne s’est jamais démenti. La troisième rencontre que je signalerais est celle d’Edward Said, dont nous venons de publier une biographie intellectuelle signée par la personne qui me l’a fait connaître, Dominique Eddé (Edward Said, le roman de sa pensée, 2017). C’est lui qui m’a fait comprendre les vrais enjeux, les vrais questionnements sur la question israélo-palestinienne et on a publié en 1999 son premier livre politique en français, Israël-Palestine: l’égalité ou rien. J’ai traduit moi-même aussi bien le livre d’André Schiffrin que celui d’Edward Said. Au début, on ne pouvait pas se payer un traducteur.

Souvent, il faut les susciter. La plupart de nos livres sont des commandes et pas forcément à des professionnels ou à des écrivains de métier. Depuis longtemps, je cherchais à publier un livre sur le nucléaire qui ne soit pas dans la pure dénonciation mais qui puisse donner des pistes pour en finir avec cette production d’énergie. Je viens de trouver une auteure, dont je préfère ne pas révéler encore le nom, qui réfléchit sur le sujet depuis des années. Son livre devrait paraître en 2019.

A La Fabrique, nous essayons de publier entre 10 et 12 livres par an qui remettent en cause l’ordre existant. Par exemple, on ne va pas éditer le énième ouvrage sur les souffrances du peuple palestinien parce que ceux qui veulent les connaître les connaissent et ceux qui ne veulent pas les connaître, on ne peut rien pour eux. On va plutôt proposer des textes sur un Etat commun entre le Jourdain et la mer ou sur le boycott intellectuel et académique.

Aucun. La notion même de gauche, c’est presque devenu un lieu commun. Cette gauche-là, celle qu’incarnent Podemos et Syriza, a eu son heure mais ne va rien donner. C’était prévisible depuis le départ. Ils sont portés au pouvoir par une vague formidable, ils gagnent les élections, ils y arrivent et ils font tout le contraire en appliquant la politique européenne, ils se couchent. Ce sont des gens qui renforcent l’ordre existant, ce ne sont pas des gens qui le mettent en cause. Ils en sont partie prenante. A La Fabrique, nous sommes dans la remise en cause, j’espère que tous les auteurs qu’on a publiés ont répondu à cette prémisse.

Nous sommes quatre: deux salariés, une stagiaire et moi-même. Pendant très longtemps nous nous partagions les tâches à part égales mais désormais ce sont les deux salariés, Stella Magliani-Belkacem et Jean Morisot, qui font tourner la boîte pour tout ce qui concerne l’administratif et la fabrication. Pour la partie éditoriale, c’est différent, chacun apporte des idées, on les discute et on décide ensemble si le projet est retenu ou pas, les choix sont communs. Il n’y a jamais rien qui ressemble à quelque chose comme un vote. On a suffisamment de points communs pour que les choix ne soient jamais conflictuels. Ensuite, celui qui a amené le projet éditorial ou l’idée s’en occupe jusqu’au bout, des termes du contrat, des relations avec l’auteur, du travail sur le texte jusqu’aux relations libraires. Depuis quelque temps, nous avons aussi un attaché de presse extérieur, Antoine Bertrand.

J’ai 81 ans. En ce qui me concerne, la transmission est faite à Stella et Jean. Il faudrait plutôt leur poser cette question à eux… Mais je crois que la maison devrait garder son format actuel, vu le type de livres qu’elle publie. On pourrait faire monter la production à 15 par an, ce serait concevable mais est-ce souhaitable? Egoïstement, je dirais non. Pour l’avenir de la maison je dirais plutôt oui. Il faudrait dans ce cas-là une nouvelle injection d’énergie, quelqu’un de plus jeune.

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