19 JANVIER - HISTOIRE France

Au départ, il y a un vers de Baudelaire. "Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive". Le comprendre aujourd'hui demande un petit éclaircissement. L'auteur des Fleurs du mal utilise en fait un oxymore. En ce milieu du XIXe siècle, seule la "belle Juive" triomphait. A partir de cette image, Eric Fournier est retourné dans le labyrinthe de l'histoire. Il a suivi le fil d'Ariane de cette métaphore pour voir comment s'était construite cette figure imaginaire et comment elle fut détruite par le nazisme.

Aux confins de la littérature, de l'histoire et de l'anthropologie, cet essai se distingue tout d'abord par sa clarté d'écriture, chose assez rare dans les ouvrages universitaires. On sent ici l'influence d'Alain Corbin et de Joël Cornette. En quatre parties, du romantisme à la Shoah, le jeune historien qui enseigne à l'université de Marne-la-Vallée développe son sujet et en suit les mutations.

Avec tact, il parvient à éclaircir un objet d'autant plus complexe qu'il est chargé du poids de l'histoire, "l'émanation d'un éden perdu ou de la misère du ghetto". Dans le XIXe siècle qui constitue le coeur du livre, cette représentation et son dévoiement permettent de suivre la montée en puissance de l'antisémitisme.

Pourtant, à l'origine, il s'agit plus d'une figure littéraire que d'une réalité sociale. Ce sont les romantiques qui ont façonné ces images de Rebecca, Esther, Judith ou Salomé. Dans les romans, les contes, les poésies, à l'opéra et dans les peintures, le thème est omniprésent. La beauté sublime à la chevelure noire et sensuelle devient un cliché qui agace Baudelaire. Paroxysme de la femme rêvée par les hommes, elle incarne la foi, l'amour, la liberté et les promesses d'un siècle qui s'ouvre à la modernité. Tour à tour orientale sensuelle, réprouvée, égérie fugitive, courtisane, révolutionnaire ou prostituée, elle met en évidence les notions de virilité et de représentations masculines.

Tout cela jusqu'à la parution en 1886 de La France juive d'Edouard Drumont. Fin de siècle, fin de rêve. La sensualité devient suspecte, la sensualité morbide. La "belle Juive" romantique se change en prédatrice, vampire, sorcière. La misogynie et la peur de la sexualité s'emparent du thème. Les frères Tharaud, Morand, Jouhandeau et Céline en font un exutoire à leur racisme. Et que dire de Drieu la Rochelle chez qui le personnage de Gilles "s'accomplit dans le viol de la femme juive" ?

Il est intéressant de voir comment, à partir d'un objet inventé par des hommes non juifs, l'historien mobilise son savoir, interroge les textes et s'en sert comme d'une loupe pour saisir quelque chose de la société, quelque chose de souterrain, une plongée dans le non-dit, l'inavouable, l'inconscient, ce territoire que Baudelaire visitait toujours avec quelques délices et où poussaient ses fleurs maladives.

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