7 juin > Roman Mexique > Carlos Fuentes

Il faudrait ne pas mourir. De manière générale, c’est entendu, et particulièrement, peut-être, lorsque l’on est un écrivain loué par tous de son vivant et dont l’œuvre, protéiforme, puissante, accompagne tout en le commentant un demi-siècle de vie de son pays. Si Carlos Fuentes n’est pas plus grand mort que vivant, il est surtout, depuis mai 2012 où il repose au cimetière du Montparnasse, à Paris, loin des siens et de son tourment, le Mexique, plus absent. Lui qui fut avec García Márquez et Vargas Llosa l’ardent promoteur du "boom" latino n’est plus guère lu, au moins en France. Les œuvres posthumes qu’il a laissées derrière lui, comme les admirables La volonté et la fortune ou Adam en Eden (Gallimard, 2013 et 2015), sont publiées. Mais elles ne recueillent pas l’attention qu’elles auraient méritée, tant par l’inventivité de la langue que par la gravité et l’ampleur du propos.

En ira-t-il de même avec ce Federico à son balcon, ultime roman de l’écrivain? C’est à craindre, hélas, tant ce livre, écrit par un octogénaire perclus d’honneur, brille d’abord par son audace formelle, sa volonté d’hybridation du récit; pour tout dire, son audace et sa modernité. Il serait dommage que celles-ci éloignent de lui le lecteur habitué aux chemins bien balisés du roman des causes et des conséquences.

Une nuit d’été, à Mexico, deux hommes conversent depuis le balcon de leurs chambres d’hôtel respectives. L’un, Dante, pourrait être Fuentes lui-même. L’autre, c’est Frédéric Niet-zsche. Surgissent dans leur conversation d’autres hommes et femmes comme nés du même rêve sanglant et magnifique. Un avocat jouisseur et lâche, un révolutionnaire pour qui la fin justifie toujours les moyens, un mystique, une femme mystérieuse et très belle, son amant et une enfant innocente, innocente jusqu’au crime. Dante et Frédéric "Federico" parlent de tout, de rien, et de rien d’autre finalement que ce qui toujours fut "l’énergie" des livres de Fuentes: le Mexique, ses contradictions intimes, son addiction à la violence. Ajoutons-y cette fois-ci les grands thèmes nietzschéens, la mort de Dieu, le nihilisme ou l’éternel retour, et l’on obtient une nef des fous nocturne, possédée et fondamentalement liée au tragique. L’allégorie, en tout cas, se paye le luxe non seulement de la complexité, mais aussi de l’humour. Le livre est d’un pessimisme radical. Rejetant définitivement le réalisme, Fuentes laisse son lecteur avec ces pages dignes d’un jeune homme en colère et destinées à lui offrir à penser et, surtout, à rêver. Une telle générosité est d’un immense écrivain. Olivier Mony

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