Du côté des lecteurs ?

Claude Poissenot

Claude Poissenot est sociologue, enseignant-chercheur à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy, membre du CREM (Centre de Recherche sur les Médiations - http://crem.univ-lorraine.fr/) à l'Université de Lor raine. Ses travaux portent notamment sur les publics des bibliothèques mais aussi sur la lecture et ses représentations. Depuis plusieurs années, il cherche à mettre les bibliothèques plus en phase avec la population desservie. Il a tissé des pistes dans La nouvelle bibliothèque (Territorial Editions). lire la suite

Il y a 1 semaine 2 jours Blog

La lecture, pratique culturelle comme les autres ?

Comment les Français perçoivent-ils la culture ? C'est la question que le ministère de la culture a posé à un échantillon de Français de 15 ans et plus. Jean-Michel Guy a rédigé un compte-rendu d'enquête qui livre des résultats intéressants. Le questionnement lui-même est original et audacieux. Le ministère donne la parole au « peuple », signe d'une nouveauté détonante. Et bien lui en a pris car on découvre que, dans les représentations de nos contemporains, la science, les voyages mais aussi la cuisine relèvent de la culture !
 
Le livre support de la culture générale

Mais quelle est la place que la lecture occupe dans ces représentations de la culture ? Que répondent les Français quand on leur demande de dire « ce que le mot culture évoque pour [eux] » ? Il s'agit des réponses spontanées et non de propositions qui leur ont été soumises.
Parmi le foisonnement de leurs réponses, le premier regroupement effectué par l'auteur concerne tout ce qui a trait au savoir et à la connaissance. On le mesure dans 41% des propos des personnes interrogées. La culture se présente largement à l'esprit des Français comme une accumulation de connaissances. Ce stock n'est pas seulement abstrait puisqu'il s'incarne dans les livres qui figurent en bonne place dans le nuage de mots des réponses.
 
Par ailleurs, à force de s'accumuler, les savoirs se sédimentent dans une « culture générale » qui est à même de différencier les individus. Dès lors, la culture et les livres participent d'une hiérarchisation sociale dans laquelle l'institution scolaire occupe une place majeure en transformant des références culturelles en opérateur de classement social. Le mot « école » n'apparaît pourtant qu'en petite place dans les propos spontanés comme si cette fonction sociale se faisait de façon assez discrète à défaut d'être insensible. De leurs côtés, les livres et la lecture demeurent largement les symboles et supports de cette première représentation de la culture.
 
La lecture support de soi

Mais la culture ne se résume pas à sa dimension d'accumulation tel un patrimoine hérité et sans vie. En réalité, dans leurs évocations spontanées, les Français citent largement des domaines d'expression artistique. On retrouve ainsi, parmi les plus fréquents, la notion d' « arts » chez 19% des répondants, le cinéma, la musique et la danse dans 21% et la lecture et la littérature dans 37%. Si on regroupe les réponses dans une rubrique « contenu », cette vision de la culture domine sensiblement puisqu'elle s'observe chez 71% des Français nettement devant les 46% de la culture vue comme « savoirs et culture générale ». Cela signifie que la culture est d'abord vue par sa dimension expressive. C'est le moyen par lequel les individus se connectent à eux-mêmes et aux autres. Et dans ce registre, la lecture et la littérature occupent la place principale. Le livre et la lecture ont cette faculté inscrite depuis longtemps dans les pratiques de mettre en relation les individus avec l’altérité. Ils se construisent eux-mêmes par le contact avec le monde réel ou imaginaire.
 
La lecture support de la culture commune

Si la culture est adossée à une hiérarchisation sociale, elle n'en construit pas moins les individus mais aussi l'univers commun. La culture opère comme une source de références partagées qui nous relient les uns aux autres. Le livre apporte sa contribution spécifique. C'est vrai à l'échelle nationale : Fabrice Piault explique dans son éditorial de Livres Hebdo (daté du 3 février 2016) que la présence d'un Astérix en 2015 avait largement tiré les ventes et qu'on en mesure l'impact en 2016... C'est également vrai au niveau mondial et c'est impressionnant de constater que Harry Potter et l'enfant maudit figure dans les meilleures ventes en France mais également au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Suède mais aussi au Brésil ou au Japon.
 
Au cœur de la vie

La lecture est bien une pratique culturelle dans toute les dimensions possibles de l'acception de cette notion. Elle touche au singulier comme au commun ou à l'universel. Les témoignages des marraines et parrains de la Nuit de la lecture en attestent largement. Mais, en plus de toutes ces fonctions, la lecture est très largement une pratique de communication. A l'heure des écrans mobiles, la masse de nos contemporains, s'ils passent du temps à jouer ou à regarder des vidéos, en consacrent aussi beaucoup à lire des messages, des sites, des pages personnelles, etc. Oui, la lecture reste omniprésente même si les manières dont elle est pratiquée sont multiples et se recomposent.
 
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