Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au barreau de Paris. Il a fondé le cabinet portant son nom et le codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Julien Fournier. Il est membre du Conseil de l'Ordre du barreau d e Paris - il est notamment Secrétaire de la Commission Culture - et Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il a été chroniqueur juridique dans Livres Hebdo durant neuf ans. Il est membre du Conseil d'orientation du CAFED (Centre africian de Formation à l'Edition et à la Diffusion, Tunis) et du Comité scientifique du MOTIF. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l'édition, ainsi que plusieurs essais sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l'auteur de romans et recits, parus au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l'anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il en a réédité et préfacé chez divers éditeurs, souvent tirés de ses propres collections. Il est président du Prix Sade. Il est conseiller municipal du 6e arrondissement de Paris et membre du Conseil de l'Ordre des avocats au Barreau de Paris. lire la suite

Il y a 2 semaines 5 jours Blog

La mise à l'index des livres

L'abbé Béthléem

De nombreux livres, y compris des classiques, ont été mis à l'index. Un récent ouvrage de Jean-Baptiste Amadieu rappelle l'influence de la religion, de la justice et des institutions sur ces interdictions.

Le chercheur Jean-Baptiste Amadieu, qui est appointé par le CNRS pour scruter l’histoire de la littérature française et membre par ailleurs de « République des Savoirs » (une coalition CNRS/Collège de France/Ecole normale supérieure), vient de livrer un passionnant volume intitulé La Littérature française au XIXe siècle mise à l’Index (Cerf/Patrimoines).

Notre érudit se passionne - comme le signataire de de ce blog - pour les relations entre la littérature, la religion, les institutions et le droit. Son œuvre est le « fruit du dépouillement systématique des archives de la Congrégation romaine de l'Index relatives aux procès contre les romans et les pièces de théâtre du XIXe siècle français ».

Car, du Concile de Trente à Vatican II, l'Eglise romaine interdit à ses fidèles la lecture d'ouvrages par leur inscription dans la liste des livres prohibés, L’Index librorum prohibitorum.

Et, au XIXe siècle, tout ou partie des oeuvres romanesques de Balzac, George Sand, Victor Hugo, Eugène Sue, Dumas père et fils, Flaubert, Stendhal et Zola subirent cette « mise à l'Index ». Les décrets ne mentionnaient pourtant pas pour quel motif ni dans quelle circonstance la Congrégation de l'Index avait frappé d'interdit Le Lys dans la vallée, Notre- Dame de Paris, Les Misérables, Madame Bovary ou encore Le Rouge et le Noir. Il serait encore impossible de reconstituer les procès et de connaître la teneur des débats, si le Saint-Siège, au nom de la "repentance".

Rappelons que, dès 1546, Charles-Quint fait dresser, par l’université de Louvain le premier Catalogue des livres dangereux. Pie IV, quant à lui, fait dresser la Liste des livres défendus. Les Index librorum et prohibitorum deviendront en eux-mêmes un type d’ouvrages recherchés des collectionneurs. Puisque le propre de ces recensions est de reproduire ad libidum les intitulés les plus audacieux.

Quelques pages du catalogue des Livres de l’Enfer de la Bibliothèque nationale en témoignent : s’y succèdent et se bousculent Fouet et martinet, Fouet sous les Tropiques, Fouetteuse, Les Foutaizes de Jericho, Les Fouteries chantantes, Les Fouteurs de bon goût à l’Assemblée nationale, La Foutriade, La Foutromanie ou encore, plus loin dans le classement alphabétique, Orgie soldatesque ou la Messaline moderne, Orgies à bord d’un yacht, Les Orgies de Bianca la belle voluptueuse, Orgies de jeunesse, Les Orgies d’une fille d’amour, L’Origine des cons sauvages, etc. La seule lecture de ces savoureux répertoires est une invitation à la sieste crapuleuse.

La politique est logée à même enseigne. Tout est dit dans le simple inventaire de ce qui doit être caché. Qu’on en juge à la simple lecture de cet extrait du Catalogue alphabétique des ouvrages condamnés sous la restauration : Pétition à la Chambre des députés, Pétition d’un voleur à un Roi son voisin, Des peuples et des gouvernements, Le Peuple souverain, Pour le Père et le Fils, le saint Esprit nous exaucera, prions, Le précurseur…

Au premier rang des livres séditieux trônent donc les instruments de la censure, ces dénombrements de volumes à chercher, saisir et, au mieux, enfermer, au pire, jeter au feu. Ce sont les Index librorum prohibitorum Ssmi D. N. Benedicti XIV, pontificis maximi iussu Recongnitus, atque editus, le Catalogue des ouvrages mis à l’index contenant le nom de tous les livres condamnés par la Cour de Rome, l’Index Librorum prohibitorum Leonis XIII sum. Pont. Auctoritate recognitus SS. D. N. PII P. X iussu, le Catalogue des écrits, gravures et dessins condamnés depuis 1814 jusqu’au 1er janvier 1850, et bien sûr les Index de l’Université de Paris, ceux de Venise, de Louvain, d’Anvers, d’Espagne, du Portugal, etc.

Le sommet de ce travail de Bénédictins (dans tous les sens du terme) est atteint avec Romans à lire, romans à proscrire de l’abbé Bethleem (1869-1940). L’ecclésiastique répertoria les fictions françaises publiées entre 1500 et 1928.

C’est grâce à Jean-Paul II, qui, dans un élan de repentance, a fait ouvrir les archives historiques de la Congrégation, que la recherche savante s’est emparée de cette persécution obsessionnelle, et en particulier de l’Index, dont le grand mérite est d’accorder un immense pouvoir aux livres.

Après un bref rappel historique sur la législation canonique en matière de livres depuis l'invention de l'imprimerie, Jean-Baptiste Amadieu expose le déroulement des procès intentés aux oeuvres de fiction pour le XIXe siècle français à la lumière des archives de l'Index : la dénonciation de l'oeuvre, son examen détaillé par un rapporteur, la congrégation préparatoire des consulteurs, la congrégation générale des cardinaux, la promulgation du décret par le pape. Quel fut cependant le degré exact d'observance des interdits romains en un siècle où la discipline ecclésiastique hésitait entre un "gallicanisme" ecclésiologique en plein reflux et la docilité croissante à l'égard des décisions de Curie ?

Le travail de Jean-Baptiste Amadieu est issu de sa thèse, qui comportait deux livres ; le premier, publié aujourd’hui s’attache aux « procédures ». Le second, à paraître chez Hermann, sera consacré au « jugements ». Le nôtre est déjà rendu : ce travail, qu’a dirigé l’incontournable Antoine Compagnon, s’impose d’ores et déjà comme une référence essentielle dans le vaste champ de l’histoire du livre.
 
 
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