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Le clavier intempéré

Eric Chevillard - Photo Patrick Box - HOP/Minuit

Le clavier intempéré

Le dernier roman d’Eric Chevillard est un plaidoyer pour le style sous forme d’un abécédaire réagencé selon les touches du clavier français. Sort concomitamment un ouvrage collectif sur l’œuvre de l’écrivain.

 

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Par Sean James Rose
Créé le 05.12.2013 à 23h29 ,
Mis à jour le 06.12.2013 à 16h15

L’art est dans la contrainte. On sait ce que Michel-Ange a fait de cet étroit bloc de marbre de Carrare défectueux : le David, l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la Renaissance. Afin d’aiguillonner sa créativité, on peut toujours sucrer une voyelle de tout un texte à l’instar de Perec dans La disparition. Dans un effort oulipien, Eric Chevillard avait un jour tenté de n’utiliser que des mots des années 1980 : aérobic, caninette, confortique, liposuccion… Impossible, ceux-là ne sont pas les siens, l’écrivain a ses mots, son style. Et en matière de contrainte, la réalité suffit largement. N’écrit-on pas pour s’échapper ?

Dans son dernier livre, l’auteur, né en 1964 à la Roche-sur-Yon, offre une écriture arborescente, imaginative, labile. Plaidoyer pour une fiction pas nez dans le guidon du quotidien (le naturalisme platement descriptif), ni peine-à-jouir de l’écriture blanche (l’anorexie lexicale de certains romans pâles), ni non plus pourvoyeuse d’intrigues bien peignées ou de romanesque échevelé. Le désordre azerty est une défense et illustration de la littérature comme inventrice de son propre monde. On y parle certes du monde tel qu’il est mais avec la liberté des mots, les ponts jetés entre les deux sont les tropes et autres figures de style. Chevillard signe ici sa vision de la littérature et, partant, du réel (ou vice versa) sous forme d’un abécédaire réagencé selon les touches du clavier français AZERTY. Ainsi d’«Aspe» ou «Asple» (vérifiez vous-même dans le dictionnaire) à «Nuit Neige Noël», on se balade à travers les 26 entrées de ce «désordre» : «Zoo», «Photographie», «Kangourou», «Water-closet», «Virgule», etc., dans la vie, les théories et l’imaginaire de l’écrivain-blogueur-chroniqueur.

Et l’on goûte, comme toujours chez Chevillard, un joyeux sens de l’incongruité ainsi que le piquant de certaines observations. «Calvitie naissante - l’adjectif est bien trouvé car on dirait en effet, écartant les toisons maternelles, que pointe un petit crâne de bébé rose et doux» ; ou encore devant le pictogramme des toilettes d’un café : «Robe longue et chapeau pour les dames. Haut-de-forme et redingote pour les messieurs. Merde, on aurait pu me prévenir que c’était habillé.»

Dans Le désordre azerty se dessine l’autoportrait d’un petit garçon qui n’aurait jamais cru atteindre le demi-siècle si brutalement : «Quinquagénaire, quel mot lent et pesant, et comme articulé déjà à un déambulateur.» Ici c’est tour à tour un père qui fait l’éloge de la grâce de ses deux filles, un athée à qui Dieu a posé un lapin, enfin un viscéral amoureux de «la marquise, éternellement recommencée» alias la littérature : «Comment peut-on ne pas écrire ? Cette aptitude, pourquoi ne l’ai-je pas reçue ? Etre le rossignol dans la haie !»

Sorti en même temps que ce livre : Pour Eric Chevillard réunissant quatre essais signés d’un éminent carré d’universitaires. Sous l’angle de «l’herméneutique du fou» (B. Blanckeman) ou bien l’aspect animalier de l’œuvre, on y analyse l’écriture singulière de Chevillard et ses histoires à lire debout avec ménagerie improbable (Palafox, hérisson, orang-outan) et galerie farfelue (Crab, Albert Moindre, Dino Egger). Et on loue celui qui mériterait, selon Pierre Bayard, d’être enseigné à l’université. Pas que ce si peu conforme auteur pût souffrir de devenir une discipline.

Sean J. Rose

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