Du côté des lecteurs ?

Claude Poissenot

Claude Poissenot est sociologue, enseignant-chercheur à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy, membre du CREM (Centre de Recherche sur les Médiations - http://crem.univ-lorraine.fr/) à l'Université de Lor raine. Ses travaux portent notamment sur les publics des bibliothèques mais aussi sur la lecture et ses représentations. Depuis plusieurs années, il cherche à mettre les bibliothèques plus en phase avec la population desservie. Il a tissé des pistes dans La nouvelle bibliothèque (Territorial Editions). lire la suite

Il y a 2 ans 3 semaines - 15 commentaires Blog

Le Mondial à la bibliothèque ?

Selfie dans les vestiaires de l'Equipe de France après les huitièmes de finales de la coupe du monde 2014 - © EQUIPE DE FRANCE

La presse quotidienne régionale procure aux bibliothèques une visibilité auprès de la population. Elle se donne à voir non pas seulement aux usagers mais à la population de la collectivité dans sa généralité (plus précisément le sous-ensemble des lecteurs de cette presse). La veille sur la manière dont les bibliothèques font parler d’elles permet de saisir moins la réalité de leur action que l’image qu’elles donnent à travers ce qui fait qu’on parle d’elles.  En ce moment comme c’est généralement le cas, il est principalement question d’expositions, de rencontres avec des auteurs,  de concerts (notamment classiques), de travaux, etc. Le Mondial ne fait pas l’objet de nombreux articles.

Quelques bibliothèques (souvent petites) ont profité de l’événement médiatique mondial  pour parler du Brésil. C’est le cas de la médiathèque A. Césaire de Blanzat (63) qui organise une exposition sur la « culture plurielle » de ce pays. D’autres (ou les mêmes car celle Blanzat a organisé un quizz multimédia sur le foot) ont saisi cette occasion pour parler du foot à l’image de la médiathèque Charles de Gaulle de l’Institut Français de Tunis qui a projeté un film (Comme un lion) sur « l’histoire vraie d’un jeune sénégalais devenu footballeur professionnel ». La médiathèque de Bersée (59) a organisé une exposition de jeux anciens sur le thème du foot et les visiteurs peuvent laisser des messages d’encouragement à l’équipe de France. De son côté et de façon plus « classique », la bibliothèque de Buxerolles (86) s’est mise aux couleurs du Mondial en faisant le lien entre les pays en compétition et leur littérature et aussi en décorant la bibliothèque avec le soutien du club de foot local. A la Chapelle-Basse-Mer (44), la bibliothèque propose un choix de livres sur le foot mais aussi l’application FIFA2014 sur deux tablettes utilisables sur place.

Mais ces cas sont rares et, à l’exception de Moulins, on ne repère pas de signes d’une retransmission de certains matchs à la bibliothèque ! Alors qu’une proportion considérable de la population s’enthousiasme devant son petit (bien que de plus en plus grand) écran, les bibliothèques passent sous silence l’événement.  Etonnons-nous. De moins en moins lieu du document, ces établissements sont de plus en plus le lieu de la collectivité. Ils sont en prise avec les pratiques des habitants. C’est ainsi qu’on peut constater avec satisfaction un nombre important (qui me semble en croissance sensible cette année) du nombre d’équipements ayant mis en place des dispositifs pour l’aide aux révisions des lycéens (plus que collégiens d’ailleurs…). La collectivité se construit dans la discrétion des visites ordinaires et routinières à la bibliothèque par l’accueil anonyme des citoyens dans un lieu commun. Et c’est une raison suffisante pour justifier l’élargissement des horaires d’ouverture. Mais la collectivité se construit aussi par des événements qui rassemblent ses membres, par des moments de fête qui suspendent le temps. Le Mondial a cette faculté qui pourrait être exploitée. C'est l'occasion d'une fête pour ceux qui partagent une passion et qui aspirent à la partager. Offrir cette retransmission serait une façon pour ceux qui sont seuls ou seuls à apprécier ce sport dans leur foyer à s'unir dans leur passion. Accessoirement, ce serait une façon d'amener à la bibliothèque un public adulte masculin et populaire qui ne franchit pas toujours les portes de cet équipement. D'un point de vue politique, la bibliothèque se montrerait en phase avec la vie de la communauté qu'elle dessert et, ce faisant, participerait au rapprochement du lien entre les citoyens et la chose publique. Les institutions ne sont pas sourdes aux attentes de la population... les animations sortent de l'enclave des actions culturelles pour aller à la rencontre des pratiques des habitants. Dans bien des communes petites, c'est le seul lieu public susceptible d'accueillir la ferveur des habitants réunis. D'un point de vue d'image, la bibliothèque surprendrait nombre de citoyens qui ne la voient pas capable de tant d'audace !

Probablement les bibliothèques s'approprieront cet événement lors des éditions suivantes de la coupe du monde de foot car elles auront progressé dans leur mue... mais il n'est pas trop tard pour le faire... Pourquoi ne pas saisir la formidable occasion du prochain match de l'équipe de France en quart de finale contre l'Allemagne vendredi prochain ? 

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15 commentaires déjà postés

nicolasCL - il y a 2 ans à 15 h 10

La vraie question est « comment retransmettre les matchs ? » Au-delà de problèmes techniques pas toujours facile à résoudre, il y a la douloureuse question du droit de diffusions. Il suffit de lire les CGU de MyTF1 / BeIN ou de regarder les contrats de la FIFA pour voir que le cas n’est même pas envisagé et semble donc exclu d’office.

Claude Poissenot (Nancy) - il y a 2 ans à 07 h 36

Question à traiter en effet. Comme le droit est le même sur tout le territoire, on pourrait imaginer qu'une instance centrale (pourquoi pas la BnF ?) fournisse une réponse, voire même un vadémécum à usage des bibliothèques plutôt que chaque Commune, Interco ou Département se penche dessus... Rêvons...

JD - il y a 2 ans à 17 h 07

La vraie question c'est : les bibliothèques doivent-elles devenir des annexes des supermarchés et des médias ?

Régine Paty - il y a 2 ans à 15 h 16

Il n'est pas question de cautionner les débordements dus à cette coupe du Monde, mais pourquoi ne pas profiter de cet événement pour faire une belle présentation des titres sur le Brésil et sur les différents pays participants. Une mapemonde sur laquelle un petit drapeau indique où se trouve le Brésil, ajouter des guides de voyage, et autres documentaires (poésie, art, conditions sociales) positionner des livres de pays participants au fur et à mesure des rencontres....

R Gaillard - il y a 2 ans à 22 h 33

Monsieur, je vous encourage à creuser un peu plus vos recherches et vous verrez sur les réseaux sociaux plusieurs autres bibliothèques développant des actions autour de la coupe du monde, notamment à Cergy http://www.ville-cergy.fr/fileadmin/user_upload/publications/VDM/2014-05-Programme_VDM.pdf avec diffusion de matchs pour cette bibliothèque; bien cordialement, Romain Gaillard conservateur des bibliothèques

Patricia - il y a 2 ans à 09 h 41

Depuis quand les bibliothèques sont-elles censées soutenir des évènements qui mettent à sac le pays dans lequel ils sont organisés ? Cela vous est-il venu à l'esprit que les bibliothécaires, qui défendent globalement une vision humaine et juste de la société, goûtent assez peu les massacres de SDF, les déplacements de populations, l'afflux massif de prostituées généralement mineures et les dépenses somptuaires qui ne font qu'aggraver la pauvreté d'un pays où 25000 enfants vivent dans la rue ??? Et je ne parle même pas de la culture footballistique, machiste par excellence, qui favorise les violences domestiques comme en parlait récemment la presse féministe : http://www.lesnouvellesnews.fr/index.php/civilisation-articles-section/civilisation/3764-coupe-monde-football-violences-conjugales

Claude Poissenot (Nancy) - il y a 2 ans à 07 h 21

Bien sûr on peut avoir un tel point de vue et on reconnaît là une définition de la bibliothèque qui privilégie le monde tel qu'il devrait être par rapport au monde tel qu'il est. L'efficacité critique de la bibliothèque ne serait-elle pas plus grande si, en marge de la retransmission des matchs, une exposition ou des documents étaient proposés sur la face cachée de cet événement mondial ? Par ailleurs, les citoyens qui apprécient le foot n'ont pas renoncé à leur esprit critique. Et en tous les cas, la bibliothèque peut-elle les réduire à ce point en refusant leur goût personnel ? Dans ce cas, ne faudrait-il pas vérifier que tous les livres (sans parler des CD, DVD et des ordinateurs mis à la disposition du personnel et des usagers) sont fabriqués dans des conditions de travail décentes et refuser tout document, quel que soit l'intérêt de son contenu, dans le cas contraire ?

R Gaillard - il y a 2 ans à 12 h 50

je n'aurais pas dit mieux :) la bibliothèque est un lieu de réflexion aussi bien que de loisirs ; rester dans l'une ou l'autre démarche est excluante vis-à-vis de publics qui peuvent être intéressés, surpris, séduits de manière très différente les uns par rapport aux autres

FX Farine - il y a 2 ans à 12 h 47

Depuis mon arrivée, en 2001, dans le monde des bibliothèques, j'ai pu constater que les bibliothèques et médiathèques organisaient, certes, des manifestations et animations mais toujours à vocation culturelle et que le "populaire" était souvent boycotté... Il y a certes des partenariats avec l'école de musique, les arts plastiques, les mémés tricoteuses du village, les écoles, mais jamais avec les clubs sportifs qui représentent (football, tennis, vélo, athlétisme, etc.) pourtant un nombre conséquent de pratiquants dans les villes et villages ; soit des publics jeunes et moins jeunes à conquérir dans le giron des bibliothèques. Il arrive qu'on dépose des documents multi-supports chez la fleuriste ou à la presse du coin. Pour ma part, je serais heureux de voir les bibliothécaires investir les clubs sportifs et laisser des romans, documentaires, de la musique et des films dans les vestiaires... Et surtout ne plus oublier ces publics potentiels : organiser des démonstrations de jongles dans le patio de la bibliothèque, par ex. ou des visionnages de matchs conviviaux, oui, dans les équipements culturels, de manière plus général, voire des conférences sur un sport, ou la pratique sportive (diététique, dopage dans le sport de haut niveau...). Tout est à faire dans ce domaine. Le sport a des vertus collectives et la bibliothèque d'aujourd'hui et de demain a raison de s'y pencher de manière à conquérir ces nouveaux publics qui restent, à de rares initiatives hexagonales, trop souvent sur le banc de touche des bibliothèques-médiathèques. Dans le Nord, la Médiathèque de Cambrai (ou de Valenciennes) a aussi réalisé une chouette bibliographie "Coupe du Monde "avec des références dernier cri. Enfin, la Médiathèque départementale du Nord a réalisé "une bibliographie" sur le foot avec des références multiples (musique, bandes annonces de films, livres...) 15 jours avant le lancement de la Coupe du monde qui s'appelle cocassement : "La bibliothèque "idéale" d'un footballeur... "

R Gaillard - il y a 2 ans à 12 h 52

et en Angleterre ou en Allemagne, on voit régulièrement des footballeurs venir rencontrer les enfants qui fréquentent les bibliothèques pour parler de leurs passions, de ce qu'ils aiment lire ou écouter comme musique

BB - il y a 2 ans à 23 h 08

Démagogie..

ca - il y a 2 ans à 12 h 10

Je comprends bien cette interrogation professionnelle qui pousse les bibliothèques à devenir des "3e lieux" mais doit-on pour cela oublier que les bibliothèques sont associées à la formation et au savoir ? Et comment comprendre qu'on trouve formidable une grande bibliothèque urbaine qui diffuse du sport façon bar-PMU et qu'en même temps on dise qu'il faut faire fermer toutes les micro-bibliothèques "placards à balais"des villages ruraux au pretexte qu'elles ne proposent pas d'offre littéraire ou documentaire, pas de professionnels formés, etc... alors qu'elles sont le point de rencontre des habitants du village ? ne sont-elles pas 3e lieu par nature, ces non-bibliothèques ?

Claude Poissenot (Nancy) - il y a 2 ans à 14 h 50

Dans mon esprit, il n'existe aucune opposition entre les grandes et les petites bibliothèques. Il existe des différences bien sûr mais elles ont en commun de devoir s'inscrire dans la collectivité. Fermer une bibliothèque pour cause de lacune dans l'offre documentaire n'est pensable qu'à partir d'une définition de celle-ci par les collections. Ce n'est pas la mienne. Lieu de vie, les bibliothèques ont toute leur place dans le cadre des "villages ruraux". Mais ce ne sont pas forcément des bibliothèques uniquement. Elles doivent être largement ouvertes et, de ce fait, peuvent être "hybridées" avec d'autres services publics voire commerciaux...

Françoise M - il y a 2 ans à 11 h 47

Je pense -c'est en tout cas ce que j'entends dans la région où je réside et travaille - que quand on parle des bibliothèques rurales comme de placards à balais qu'il faut fermer, c'est en très grande partie à cause de l'indigence globale des services proposés : limite de l'offre documentaire certes, mais aussi des horaires d'ouverture (parfois 1H par semaine !), des locaux (un cagibi, une étagère...), absence de motivation du personnel (secrétaire de mairie obligée de gérer le prêt), etc. Dans ces cas-là, le nom de bibliothèque ne s'applique qu'à l'objet qui contient quelques livres, et le débat n'est pas du tout le même.

Françoise M - il y a 2 ans à 11 h 37

Retour d'expérience... Nous avons donc projeté hier à Moulins le match France-Allemagne, à l'issue d'une lecture à voix haute faite par Marc Roger. Puisque le débat porte sur la transmission d'un match, je ne m'attarderai que sur ce point. Les droits de projection ne sont pas si compliqués que cela : le site web de TF1 explique clairement la procédure, imposant l'acquisition d'un matériel promotionnel à 90€. On peut évidemment contester le principe, mais dans les faits cela représente un budget peu élevé par rapport à la moyenne des animations, Dès 17h30, nous avons vu de nombreux jeunes arriver - pour certains maquillés, déguisés - pour réserver leurs places assises. Pour finir, la salle était pleine à craquer et nous avons dû refuser du monde. Jamais, dans cette salle, nous n'avons vu autant d'adolescents venus de leur plein gré , qui plus est d'origines sociales diverses, Ils se sont mélangés avec un public familial, et avec quelques hommes et femmes seuls. A la mi-temps, le buffet sucré-salé et boissons sans alcool offert par la médiathèque a été pris d'assaut, apprécié pour sa qualité et sa gratuité. Nous étions plusieurs collègues présents, et avons tous constaté qu'une grande partie du public (je dirais les 3/4) n'était pas de nos usagers habituels. L'ambiance était bonne, nous avons été remerciés et félicités par de nombreux participants, et nous avons pu avoir un autre type d'échange avec des jeunes qui, jusque-là, n'appréciaient la médiathèque que pour son mur extérieur qu'ils abîment avec leurs ballons de foot... Même si une partie de moi partage certaines réserves formulées dans les commentaires, l'objectif de cette projection était, en cohérence avec le projet de toute la médiathèque, de permettre à des publics mélangés de se rencontrer dans un contexte agréable, gratuit et non clivant, et de montrer ainsi que ce lieu culturel peut leur offrir de tels moments de paix sociale. Il n'a manqué d'un but de l'équipe de France, qui eût permis sans doute un vrai moment de liesse collective... Expérience néanmoins positive, aussi par le fait qu'elle a en amont nécessité un travail collectif du service informatique, du DG des services techniques (qui a donné le feu vert pour installer en urgence une antenne TV avec tous les câbles à tirer, donc prestations d'un antenniste + d'une entreprise d'électricité), du service communication et des bibliothécaires : de la même façon que le public, différents services de la communauté d'agglomération se sont mobilisés pour une initiative de la médiathèque qu'ils ont jugée sympathique.

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