Du côté des lecteurs ?

Claude Poissenot

Claude Poissenot est sociologue, enseignant-chercheur à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy, membre du CREM (Centre de Recherche sur les Médiations - http://crem.univ-lorraine.fr/) à l'Université de Lor raine. Ses travaux portent notamment sur les publics des bibliothèques mais aussi sur la lecture et ses représentations. Depuis plusieurs années, il cherche à mettre les bibliothèques plus en phase avec la population desservie. Il a tissé des pistes dans La nouvelle bibliothèque (Territorial Editions). lire la suite

Il y a 1 an 1 mois - 5 commentaires Blog

Les bibliothèques à la lumière des « boîtes à livres »

Boîte à livres à Metz

Les bibliothèques traversent une période de doute avec des évolutions paradoxales. D'un côté, les collectivités locales voient leurs contraintes budgétaires s’accroître ce qui les conduit à réduire les effectifs voire à fermer certains établissements. On se souvient du choc suscité par l'annonce du projet de fermeture de deux annexes du réseau de Grenoble en juin ou tout récemment à Besançon. D'autres communes voient leur bibliothèque mise en suspens comme à Maron près de Nancy.

D'un autre côté, des projets de mini-bibliothèques fleurissent un peu partout. Ce sont souvent des habitants qui prennent l'initiative d'installer des dépôts de livres dans des lieux très variés. Il peut s'agir d'un abribus comme à La Châtelaine dans le Jura, d'une ancienne cabine téléphonique comme à Trois-Fonds dans la Creuse ou encore d'une multitude de boîte ou cabanes pour abriter les livres comme en recense Les livres des rues. Tous ces amoureux du livre mettent en avant leur passion et lui donnent une visibilité dans l'espace public comme l'affirmation de la vitalité de ce support à l'heure où les écrans captent de plus en plus l'attention de leurs contemporains. Des associations se sont formées, des municipalités ont apporté leur contribution à ces initiatives mais le plus souvent elles émanaient de citoyens.

Mais devant ce succès, on repère des tentatives pour surfer sur cette vague. C'est ainsi qu'on peut analyser le projet Vivalivres lancé par le groupe Casino. Il est envisagé de créer des petites bibliothèques de 4 rayonnages en libre-accès devant les magasins qui sont implantés dans des zones rurales. Les deux premières « petites bibliothèques libres » ont  été inaugurées à la fin du mois d'août en Seine-et-Marne et en Isère. Pour la marque, il ne s'agit pas de générer directement du chiffre d'affaire mais d'approfondir l'inscription locale de ces commerces qui « sont des lieux de vie où commerçants et clients entretiennent une relation étroite » explique la directrice marketing et communication de l'enseigne.

Dans un tout autre contexte, la présidente de la Région Île-de-France Valérie Pécresse a annoncé dans le cadre de la présentation de sa politique culturelle qu'elle proposait la création de « boites à livres » dans les gares, les lycées ou des lieux de loisirs. S'appuyant sur la vogue pour ce type de service, la Région montre sa proximité avec la population et affiche une politique de promotion de la lecture. Certains pourraient ironiser sur la faiblesse des moyens que cela représente mais il faut convenir que cette collectivité n'a aucune obligation en matière de lecture publique.

Le succès de ces « boîtes à livres » pourrait être mis en parallèle avec la diffusion des « armoires-bibliothèques » à la fin du XIXème siècle. Après tout, dans les deux cas, il s'agit de petites collections de livres rassemblées dans un meuble. Mais là où les « armoires-bibliothèques » relevaient d'une volonté des élites de moraliser les lectures populaires par l'intermédiaire de l'Ecole (les fonds étaient visés par un Inspecteur), les « boîtes à livres » naissent d'abord de la volonté de certains habitants à l'écart des institutions (et notamment de l'Ecole) et d'une vision prescriptrice de la lecture.

Ce ne sont plus les lectures qui sont dangereuses mais l'absence de la pratique ! Les livres (tous!) sont faits pour être lus et cela passe par leur mise à disposition gracieuse à toute la population quand elle le souhaite avec de surcroît l'idée de l'échange entre lecteurs. L'impression vécue de liberté chez nombre de ses promoteurs provient de cet investissement de l'espace public par cet objet à forte connotation privée. Et les professionnels du livre sont comme mis à l'écart de façon à ne pas instituer le livre et la lecture. Les bibliothécaires pourraient en prendre ombrage mais, s'ils n'occupaient pas leur statut, nombre d'entre eux se retrouveraient dans cette vision à la fois profondément personnelle et militante de la lecture. Alors que se retrouvent à Caen les directeurs des bibliothèques départementales pour réfléchir sur leurs relations avec leur réseau, ils ont à composer avec cette dynamique de méfiance à l'égard de l'institutionnalisation de la lecture.

Si la politique de lecture publique (notamment sous Lang/Gattégno) a été largement pensée à partir de la construction de bibliothèques physiques, ce qui était sans doute nécessaire au début des années 80, elle semble désormais moins prioritaire. Le livre et la lecture quittent les murs des établissements, s'installent partout et tout le temps. Refonder un discours sur les bibliothèques consiste à prendre acte de cette tendance sans pour autant y succomber totalement. Les bibliothèques demeurent un lieu permanent de propositions de collections vastes et diverses mais elles ne peuvent plus se poser comme seules promoteurs de la lecture. Elles doivent prendre au sérieux, expliquer, mesurer et faire reconnaître leur contribution majeure à la vie de la collectivité sans quoi elles pourraient apparaître comme obsolètes.

De quelle politique les bibliothèques sont-elles désormais l'instrument ? Une bonne question pour un prochain congrès ?

5 commentaires déjà postés

valois - il y a 1 an à 12 h 59

Il y aussi une boîte à livres, malheureusement un peu "stagnante" (pas assez de renouvellement) dans la boulangerie que je fréquente, dans une ville moyenne de grande banlieue. Il s'agit d'une initiative de type associatif, d'autres commerces sont dotés de telles boîtes à livres. On ne peut que saluer ce genre d'initiatives et souhaiter leur développement. Tenir à l'écart, autant que faire se peut, toutes les institutions étatiques et para étatiques, du monde de la culture et du monde des loisirs personnels, me paraît salutaire. Les institutions, qu'elles soient riches ou pauvres, sont lourdes, engoncées, par nature hégémoniques et découragent souvent les bonnes volontés (même celles qui viennent de l'intérieur, par exemple un bibliothécaire actif et cultivé, pas sorti du moule officiel). On peut aussi constater que pour de nombreuses personnes de tous les âges (et même les plus jeunes) lecture = imprimés. C'est un automatisme que des siècles nous ont heureusement inculqué. Or, les bibliothèques instituées, qui ne sont pas en général composées de fevents de la lecture, et encore moins dirigées par de tels fervents, sont passées bien souvent au "numérique" et au "social" oubliant ou négligeant ainsi le "livre imprimé" qui devrait rester leur coeur de métier. Elles ont toujours peur d'être en retard, meilleure façon d'être à côté de la plaque. Ces institutions lourdes et conformistes font penser à ces amateurs de peinture qui ont toujours peur de "rater les impressionnistes". Alors, dans ces conditions, vive toutes les initiatives hors institution qui favorisent la circulation des livres traditionnels dans le cadre de la lecture traditionnelle.

Juliette Lenoir - il y a 1 an à 11 h 54

Je me demande bien sur quelle étude vous vous fondez pour dire que les bibliothèques "ne sont pas en général composées de fervents de la lecture" ?

VALOIS - il y a 12 mois à 14 h 39

A la question précédente, je répondrai que je ne me base sur aucune étude - si avant d'ouvrir la bouche il fallait avoir lu et dépouillé 36 "études" la vie serait encore plus triste qu'elle n'est et la vérité n'y gagnerait rien - mais sur mon impression personnelle de vieil usager des bibliothèques, toutes sortes de bibliothèques. Admettons que l'inculture que j'ai cru discerner chez de nombreux bibliothécaires et chez autant de libraires relève de ma subjectivité. Nul doute qu'il y aura suffisamment de "professionnels de la profession" dans les parages de Livres-Hebdo pour soutenir victorieusement le contraire.

Ferris - il y a 1 an à 11 h 30

Ces boites à livres, comme d'autres dépôts institutionnels dans les villages, en passant par le livre voyageur et autres pratiques du même genre existent depuis très longtemps, à l'initiative des usagers, des institutions ou de l'associatif. Elles arrivent en complément des pratiques proposées en bibliothèque, comme une ouverture, voire, c'est vrai, une occurrence de reprise en mains par l'usager d'une politique d'acquisitions trop élitiste et/ou trop prescriptive. Mais présenter ces expérimentations dans un contexte de paupérisation, voire de fermeture de bibliothèques, c'est implicitement les présenter comme une alternative, voire une forme d'avenir d'une lecture publique "libérée". Et vous avez raison de rappeler, à propos de la Région, mais c'est de cas de toutes les collectivités, qu'il n'y a aucune obligation en France de construire une bibliothèque, et toutes les facilités pour les fermer. Je trouve donc assez malsain ou pour le moins maladroit, de faire la promotion de ces pratiques annexes déja bien connues, justement au moment où l'avenir de l'institution est assez compromis ou "moins prioritaire". Un contexte que vous développez assez clairement pour que l'on ne s'y trompe pas. Nos ruralités le savent bien, elles qui vivent depuis longtemps sous assistance départementale, bénévoles en pagaille et budgets de misère. En Grande-Bretagne on a vu ce que ça donnait : près de 600 fermeture. Personne ne croira la-bas que les boites à livres remplaceront avantageusement les bibliothèques.

Vincent - il y a 11 mois à 10 h 40

Bonjour Ferris, Difficile de reprocher à Claude Poissenot de faire la promotion de ces pratiques annexes déja bien connues : Ces pratiques - les bibliothèques de rue - interrogent le sociologue de la lecture publique (quelle chance avons-nous en France d'avoir un sociologue dédié à la cette thématique) mais elles interrogent tout observateur et notamment nombre de professionnels - bibliothécaires - qui les soutiennent. Voir ce lien vers un article assez récapitulatif d'Ouest-France : http://www.ouest-france.fr/bretagne/rennes-35000/croque-livres-la-lecture-hauteur-denfants-4161802 Vivant à Rennes, je rencontre ces boîtes à livres sur mon chemin. Personnellement, je pense que les bibliothécaires - bénévoles et salariés - peuvent avoir d'autres priorités mais j'observe que ces boîtes à livres répondent à un BESOIN. Alors ...

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