24 mai > Histoire Russie > Nicolas II et Nicolas Ross

Nicolas II est obsédé par le temps. Pas celui qui passe, celui qu’il fait. Comme si le second lui servait de distraction pour oublier le premier. C’est l’étrange sensation qui se dégage de ce document exceptionnel, publié pour la première fois chez Payot en 1934. Le tsar paraît absent de ce qui se déroule autour de lui, comme Louis XVI le fut au moment de la Révolution française. Il est accablé par le guet-apens dans lequel est tombé "l’inoubliable Gregori" (Raspoutine) et, le 15 mars du calendrier grégorien - 2 mars pour le julien -, il note "Mon abdication est nécessaire." Mais il conclut: "Tout autour de moi, ce n’est que trahison, lâcheté et fourberie."

Le 17 novembre, après la "révolution d’Octobre", il écrit. "Le cœur se soulève quand on lit dans les journaux les descriptions des scènes qui se sont passées il y a deux semaines à Petrograd et à Moscou." Hormis ces quelques saillies sur l’actualité politique, la suite du journal se poursuit inexorablement, alternant météo, messes, coupes de bois et lectures. Nicolas II s’inquiète de la santé des siens, surtout du tsarévitch Alexis atteint d’hémophilie, précise qu’il a dîné, mais ne dit jamais de quoi. Dans l’attente du chaos, les nourritures sont avant tout spirituelles. De sa prison, le tsar s’évade avec Conan Doyle, Gaston Leroux, Maurice Leblanc. Dans les derniers jours, il revient aux auteurs russes.

Le transfert de la famille à Tobolsk, en Sibérie occidentale, puis à Ekaterinbourg, en Oural, dans la maison de l’ingénieur Ipatiev, scelle son destin. Ces carnets s’arrêtent le 30 juin 1918. Trois jours avant le massacre, Nicolas II consigne: "Le temps est doux et agréable." Pourtant, l’enfer est proche. Si Lénine n’a pas donné l’ordre d’en finir avec les Romanov, c’est à partir du moment où leur sort l’indifférait qu’il a laissé faire les tueurs.

Pour saisir l’ampleur de la tragédie, Nicolas Ross publie un dossier complet et surtout les seize témoignages sur l’assassinat des Romanov dans cette "maison à destination spéciale", selon la formule des révolutionnaires. Certains furent acteurs de l’exécution des onze personnes, comme les quatre gardes qui racontent à chaud, en 1919. "Nous avons nettoyé le plancher avec de l’eau froide et de la sciure, et nous avons enlevé le sang. Le sang qui était sur les murs où avait eu lieu l’exécution, nous l’avons lavé avec des chiffons mouillés."

D’autres comme Ermakov revendiquent l’honneur d’avoir tué le tsar. "Nicolas laissa alors échapper cette phrase : "Alors, on ne nous conduit nulle part ?" Il était inutile d’attendre plus longtemps : je lui tirai dessus à bout portant, il tomba aussitôt, les autres également. A ce moment-là, ils se mirent à pleurer, à se jeter au cou l’un de l’autre. Nous lâchâmes ensuite plusieurs salves et tous tombèrent."

Le récit de chaque témoin est précédé de sa biographie, comme pour le tchékiste Nikouline qui estime en 1964 "avoir fait preuve d’humanité" dans son travail. "Il y en avait qui n’étaient pas tout à fait morts. Il a fallu ensuite en achever certains." Tout s’est joué, précise-t-il, en "cinq minutes tout compris !". Cinq minutes qui stupéfièrent le monde. L. L.

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