Du côté des lecteurs ?

Claude Poissenot

Claude Poissenot est sociologue, enseignant-chercheur à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy, membre du CREM (Centre de Recherche sur les Médiations - http://crem.univ-lorraine.fr/) à l'Université de Lor raine. Ses travaux portent notamment sur les publics des bibliothèques mais aussi sur la lecture et ses représentations. Depuis plusieurs années, il cherche à mettre les bibliothèques plus en phase avec la population desservie. Il a tissé des pistes dans La nouvelle bibliothèque (Territorial Editions). lire la suite

Il y a 1 an 9 mois - 6 commentaires Numérique

Netflix contre les médiathèques

Le bruit autour de l’arrivée de Netflix en France contraste avec le silence des médiathèques à propos de l’offre de VOD. L’enjeu commun est l’accès de la population à la production de films sur les écrans connectés (d’ordinateur ou de télévision).

Les bibliothèques sont devenues médiathèques dans un mouvement de continuité avec leur histoire. Elles ont simplement ouvert  leurs collections à de nouveaux supports. Les documents physiques restaient et elles détenaient une sorte de monopole public dans la proposition  de ces nouvelles sources d’information. Bien sûr, dans quelques endroits, les collectivités ont retardé la mise en place de fonds vidéo de façon à ne pas concurrencer l’existence des négoces de location de films. Mais leur disparition a levé les derniers tabous.  L’autre continuité résidait dans la légitime sélection des titres offerts au prêt. A l’instar des acquisitions de livres, celles des films reposaient (et reposent sans doute encore un  peu) sur l’évaluation de leur « qualité », laquelle était définie de façon plus ou moins souple par ceux en charge des choix.

Netflix et ses concurrents vont donc achever de rendre obsolète l’offre que les médiathèques ont pourtant essayée de constituer.  Les raisons en sont simples.

Netflix et les autres sont des acteurs (y compris illégaux) issus du monde du web. Elles inscrivent leur offre dans ce contexte c'est-à-dire là où les internautes vont à la recherche de vidéos. Il n’est nul besoin d’être inscrit à la bibliothèque pour y accéder.

L’offre en ligne correspond à la manière dont nos contemporains aspirent à visionner les films : pas de support, souhait de maîtrise des horaires de visionnage, accès à un large catalogue. Faute d’une mobilisation collective et centralisée, les bibliothèques n’ont pas réussi à constituer rapidement et largement une offre réellement concurrente.  Elles sont encore largement associées au livre et peu à la vidéo. Ces documents représentaient 3% des fonds et 10% des prêts d’après la synthèse de l’observatoire de la lecture publique sur les bibliothèques municipales en 2012. Les fournisseurs de vidéo (ADAV, CVS, etc.) qui vivent principalement des commandes de DVD pour les médiathèques  n’offrent que depuis peu des services de VOD. Du coup, les médiathèques ne sont pas vraiment perçues comme un acteur susceptible de proposer ce service non seulement chez ceux qui ne sont pas déjà usagers mais même chez ceux qui sont pourtant déjà membres. Elles ont perdu la bataille de la communication autour de cette offre.

Il est dès lors permis de s’interroger sur le bien-fondé d’une offre onéreuse de VOD  pour les médiathèques. Il semble d’ailleurs que les établissements qui proposent ce service ne voient pas exploser les chiffres du nombre de vues (n’hésitez pas à démentir cette impression si vos données contredisent cette impression).

A défaut d’être les premiers sur le créneau de la VOD, les médiathèques ne pourraient s’installer dans le paysage des pratiques des internautes qu’à la condition que l’accès soit financièrement avantageux pour les usagers.  Internet s’est développé dans une culture de gratuité (au moins apparente) qui se trouve aussi être idéalement celle des bibliothèques. Une autre condition réside dans la simplicité des procédures d’inscription. Mais c’est aussi et surtout la taille du catalogue et la place qu’il accorde aux blockbusters qui se révéleront déterminants. Aucune raison en effet que les choix soient différents de ceux que nous avions identifiés dans une enquête sur les vidéos les plus empruntés à savoir des films plutôt récents, plutôt d’animation et principalement anglo-saxons. La culture de la sélectivité observable dans les médiathèques à propos de la constitution des collections n’est pas en phase avec celle en vigueur dans l’univers d’Internet qui privilégie le bruit à la pertinence. Ce n’est donc pas la peine de proposer (comme cela existe) une sélection drastique de quelques films pour être vus en ligne. Les usagers préféreront (peut-être à tort) s’en détourner plutôt que de prendre le risque d’être déçus.

Netflix portera donc peut-être le coup de grâce à l’offre de VOD par les médiathèques. C’est une des interrogations de cette rentrée.  Les collections de DVD, qui ont reçu un certain succès, seront-elles les dernières traces modernes de la définition des bibliothèques par leurs documents ?
 

6 commentaires déjà postés

Eric Thévenard - il y a 1 an à 17 h 09

Il y a tout de même quelques expériences qui semblent pouvoir sinon contredire Claude Poissenot du moins relativiser cette chronique d'une mort annoncée. Allez voir notamment du côté de la Mlis à Villeurbanne et sur son catalogue de ressources numériques. La proposition de VOD est loin d'être etique (elle s'enrichit régulièrement) et l'inscription à la bibliothèque et à son réseau n'est que de 10 € par an pour un villeurbannais (20 € pour un non villeurbannais). Le servie public peut encore résister à l'offre commerciale mais c'est bien sûr une question de choix, politique et donc budgétaire.

Fabien - il y a 1 an à 21 h 16

Vous pensez vraiment qu'une majorité de Français va alourdir ses dépenses mensuelles en souscrivant à deux ou trois offres de VOD complémentaires ? http://lexpansion.lexpress.fr/high-tech/netflix-11-des-francais-ont-l-intention-de-s-abonner_1577383.html 11% c'est nettement inférieur au nombre de français abonnés à une médiathèque...

Alice - il y a 1 an à 11 h 32

A propos de la VOD en médiathèque, ce qui est contre-productif peut être les limitations de visionnage : genre 1 film par semaine, par quinzaine. Alors que du côté Netflix (comme tout autre service en ligne actuel, basé sur l'illimité comme Deezer...), consultations illimitées. Donc pour les services de VOD en bib, plus ça fonctionne plus ça va nous coûter, ce qui veut dire pas trop de pub pour le service sinon ça finira par coincer financièrement. On aime bien les contraintes...

Louis KLEE - il y a 1 an à 10 h 41

Le titre pourrait faire penser à un complot ou à tout le moins une politique agressive contre les médiathèques. Il n'en est rien. Nous sommes passés d'un système propriétaire à un système locataire. L'économiste Jeremy Rifkin explique cela dans Télérama n° 3375 de cette semaine. La garantie de l'accès pérenne aux ressources est aussi importante que leur stockage sur place. Le point de gravité des médiathèques et des bibliothèques s'est déplacé vers les services rendus dont celui d'une ouverture la plus large possible (voir contributions BBF du 17/06/2014). Si on veut plus de jeunes il faudra leur offrir le miel des services. La médiathèque est d'abord un objet sociétal.

Jean-Yves de Lépinay - il y a 1 an à 08 h 02

L'article de Claude Poissenot est salubre dans la mesure où il permet de lancer un débat qui, en effet, reste singulièrement inaudible. Pour poursuivre : http://www.imagesenbibliotheques.fr/spip.php?rubrique426

Julie - il y a 1 an à 12 h 21

Je réagis à cet article qui se veut provocateur mais qui semble ignorer le travail fait au quotidien en médiathèques pour sélectionner, mettre en avant, conseiller le public sur tous les cinémas, de tous les continents, de toutes les époques et pour tous les âges. Je mets en lien le très bel article du Président d'Images en Bibliothèques, Jean-Yves de Lépinay qui fait un point sur l'ensemble des questions posées dans l'article de Monsieur Poissenot : http://www.imagesenbibliotheques.fr/spip.php?rubrique426 Enfin, je rappelle que le catalogue de Netflix n'est pour l'instant que de 1.000 références, c'est-à-dire 1 % des 100.000 références du catalogue américain ! c'est-à-dire bien peu. Rappelons enfin que les médiathèques n'ont pas l'ambition de rivaliser avec Netflix comme elle n'ont pas l'intention de rivaliser avec youtube pour promouvoir la musique... Rappelons encore que la promotion de la diversité et de la complémentarité des sources et des ressources restera, je l'espère, l'adage de tout professionnel de la culture dans un monde de plus en plus globalisé.

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