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Recyclivre : le livre d’occasion à l’âge industriel

Le revendeur stocke ses livres depuis un entrepôt géant à Villabé, dans l’Essonne. - Photo recyclivre

Recyclivre : le livre d’occasion à l’âge industriel

En huit ans, avec des compétences techniques solides et de fermes convictions sur le rôle social de son entreprise, David Lorrain a fait de Recyclivre un des premiers revendeurs de livres d’occasion sur Internet.

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Par Hervé Hugueny
Créé le 27.01.2017 à 00h32 ,
Mis à jour le 27.01.2017 à 09h19

Pendant le week-end des 21 et 22 janvier, Recyclivre a passé le cap des 600 000 euros redistribués à des associations de soutien aux plus démunis. Accroché sur une bibliothèque remplie de volumes patinés de la "Blanche" de Gallimard, le compteur lumineux en mouvement continu intrigue et aimante le regard quand on entre dans cette ancienne imprimerie de quartier parisienne, où David Lorrain a installé en 2014 sa société de revente de livres d’occasion.

David Lorrain. Au siège de Recyclivre, un compteur totalise en temps réel les sommes versées à des associations caritatives.- Photo OLIVIER DION

"Il s’agit du cumul, actualisé en permanence, de ce que nous avons versé depuis le démarrage de Recyclivre, dans ma cave en 2008", explique ce diplômé de l’université Paris-Dauphine, qui a passé deux années "ennuyeuses" dans une banque à Londres et exercé quelques autres métiers dans la communication, le sport et Internet avant de lancer ce projet. Aujourd’hui, il emploie 15 salariés en CDI.

"C’était une conviction dès le début, il faut donner un sens à ce qu’on fait, et la dimension sociale m’est apparue évidente", précise-t-il, tout en reconnaissant que "cet aspect a joué un rôle dans l’image de notre entreprise", déjà distinguée de plusieurs prix. Du point de vue de l’édition ou de la librairie de neuf, le marché de l’occasion est une source d’irritation. Mais, pour un lecteur, jeter un livre reste un geste culpabilisant, corollaire de la dimension symbolique de l’objet, qui explique aussi la résistance de la filière. La garantie offerte au public d’un deuxième usage des livres, doublé d’une bonne action, assure à Recyclivre un flux important de dons, même si la concurrence s’intensifie du côté des approvisionnements.

"Momox passe des pubs sur Google.fr, qui disent aux internautes de revendre leurs livres chez eux au lieu de les donner, s’amuse David Lorrain à propos du site allemand, devenu une multinationale de ce secteur. La concurrence est stimulante et nous oblige à rester imaginatif, mais nous avons maintenant un peu d’avance et de poids : l’an dernier, pour la première fois, nous avons pu négocier nos tarifs avec La Poste et Colis Privé."

 

4,2 millions d’euros de CA

Depuis un entrepôt géant à Villabé, dans l’Essonne, le site a expédié l’an dernier 500 000 colis, en utilisant les services de l’entreprise d’insertion Log’Ins, qui assure ainsi une vingtaine d’équivalents temps plein à des travailleurs handicapés. Quant aux dons, 225 000 euros sont reversés au titre de l’année 2016, répartis en deux catégories : 10 % sur le produit des ventes de livres fournis par des associations caritatives (Bibliothèque pour tous, Croix-Rouge, Emmaüs, Apprentis d’Auteuil, Oxfam, recycleries, etc.), qui en reçoivent beaucoup plus et qu’elles ne peuvent elles-mêmes revendre, et 10 % des revenus nets à Lire et faire lire, ainsi qu’à Etc Terra, pour un programme de lutte contre la déforestation au Sénégal. Ces actions sont inscrites dans les statuts de la société.

Les particuliers en direct constituent l’autre source d’approvisionnement de Recyclivre, le plus souvent à l’occasion d’un déménagement ou d’un décès. "Nous nous déplaçons à partir d’une centaine de livres, à Paris et dans les villes où nous sommes implantés. Nous ne prenons pas les manuels scolaires, les livres trop abîmés ou anciens, ou ce qui risque de vieillir vite comme les guides touristiques", explique le fondateur. En dépit de cette tentative de premier tri, il faut encore mettre au pilon la moitié de ce qui est collecté. Le profil sociologique des habitants se révèle aussi dans le contenu des cartons, plus varié et riche en Ile-de-France qu’à Lille.

Technologie et manutention

La croissance des dons permet celle du chiffre d’affaires, passé en cinq ans, de 2012 à 2016, de 0,7 à 4,2 millions d’euros, exclusivement sur Internet. Le bénéfice dépasse maintenant les 250 000 euros, toujours mis en réserve et non distribué en dividende. Le revendeur a ouvert l’an dernier quatre points de collecte en France, s’ajoutant aux deux premiers de Paris et Bordeaux et il s’implante aussi à Toulouse. Un accord avec Relais Colis a permis de densifier le maillage à un prix raisonnable, les livreurs repartant en général à vide de ces points de dépôts de produits commandés sur Internet. Depuis son antenne de Lille, Recyclivre va s’étendre cette année en Belgique. "Nous nous implantons aussi en Espagne, où le livre est plus cher qu’en France alors que le pouvoir d’achat est plus faible", analyse David Lorrain.

L’expansion est financée sur les réserves et sur une augmentation de capital de 300 000 euros, portée par la société Investir&+, qui valorise Recyclivre à 1,8 million d’euros. "Nous recherchons des entreprises qui ont un impact social positif sur leur environnement", explique Vincent Fauvet, président de ce fonds d’investissement dont la rentabilité n’est pas la priorité. Il est alimenté par des dirigeants "convaincus que face aux enjeux sociaux actuels, les entreprises ont aussi un rôle à jouer, à côté de l’Etat et des associations".

Dans un mélange de technologie très affûtée, à base d’algorithmes et de robots numériques, et de manutention très basique de centaines de milliers de livres et de cartons, chaque volume est examiné, scanné et enregistré avec un code indiquant sa provenance, pour la rétribution aux associations partenaires. Tout est automatisé, sauf la manipulation de l’ouvrage : "Je savais qu’il faudrait vendre à bas prix et en grand nombre, la seule solution est donc de gagner du temps sur le reporting", insiste David Lorrain.

Un livre est gardé, ou pas, en fonction du nombre d’exemplaires déjà en stock et de leur rotation, qui détermine le prix de vente, lequel varie aussi selon les tarifs pratiqués par les sites concurrents. C’est le travail des robots, programmes numériques qui surveillent en permanence le cours des livres chez les autres revendeurs. Les plus performants (Momox depuis l’Allemagne, BetterWorldBooks depuis l’Ecosse) disposant des mêmes outils, il a fallu programmer un coupe-circuit pour calmer la guerre des prix par robots interposés.

Concernant le poche, les titres les plus courants ou les moins demandés ne décollent plus du centime d’euro, devenu un tarif de base. Le forfait pour chaque expédition étant de 2,99 euros, le bénéfice vient en réalité du différentiel avec les frais réels d’envoi. Quelques malins s’ingénient aussi à filouter ces machines, en créant une fiche livre à un prix très bas, pour que le robot s’aligne dessus. Ils s’empressent alors d’acheter, pour revendre ensuite au prix du marché. "Nous les repérons et nous les blacklistons", assure le patron de Recylivre, pas rebuté par cet univers féroce, radicalement à l’opposé de celui du livre neuf à prix fixe.

"J’ai eu la chance d’avoir un ordinateur à 15 ans, et de savoir coder", indique-t-il, désormais entouré de quelques techniciens compétents. Outre le compteur des dons, toute l’activité de Recyclivre s’affiche en permanence sur des écrans en haut des murs de l’ex-imprimerie : nombre de volumes rentrés, vendus, de colis expédiés, classement des principaux partenaires, circuit des collectes à Paris, etc.

471 480 références

L’ampleur du stock, de 600 000 volumes, apporte au fonds une profondeur extraordinaire, avec 471 480 références. "Avec quelques mois de décalage, nous avons toutes les nouveautés, même si ce ne sont pas forcément les livres les plus demandés. L’un des titres les plus recherchés est Comment se faire des amis, qui date des années 1960", remarque David Lorrain. Le top 10 des ventes de 2016 mêle les titres de quelques auteurs contemporains (Katherine Pancol, Jonas Jonasson, Michel Bussi, Gilles Legardinier) à des poches prescrits en classe (Albert Camus, Primo Levi, Anne Frank, Marguerite Duras), qui tournent beaucoup, un moyen pour les familles d’alléger le prix du livre, même de poche.

Recyclivre ne réalise cependant sur son site que 4 % de ses ventes, comme la marketplace de la Fnac, qui n’a pas décollé. "PriceMinister représente 20 % de notre chiffre d’affaires, et Amazon 70 %. On arrive enfin à trouver quelqu’un au téléphone chez eux", se félicite David Lorrain. Cette dépendance expose aux variations de commission prélevée par Amazon, passée à 15 %, mais le revendeur apprécie la collaboration à sa juste mesure. "Ils ont abandonné leur propre programme de vente de livres d’occasion en 2015, note David Lorrain. Nous avions d’ailleurs repéré des faiblesses dans leur grille de prix de rachat, et nous leur revendions parfois des livres quand c’était intéressant."

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