
« Spécial séduction », titrait Madame Figaro du 2 février. Sept écrivains y prennent la plume. « Libres, subtils et sensuels, s’il l’on en croit l’accroche de MF, ils évoquent « une partie du corps de l’autre…ces zones interdites, ces carrés de chair aimée… ». La contrefaçon de Roland Barthes étant devenue le degré zéro du titrage, les sept « morceaux choisis » (dans le tendron, la bavette, la macreuse… ?) sont inévitablement présentés comme Fragments du corps amoureux. Pourquoi ne pas chercher, de temps en temps, chez Lévi-Strauss ? Le Cru et le Cuit, par exemple.
Vous direz que je suis lent à réagir. Nous voici presque à la Saint-Valentin, que je traîne à la Chandeleur. Mais il y avait de quoi troubler une écrevisse !
La couverture « spécial séduction » à l‘usage des madames figaros annonçait non seulement « Sept écrivains en quête de sensualité » mais aussi : « Mode : troublants accessoires ». Héhé, quand on est doté de quatre antennes, de deux pinces, de branchies plumeuses et d’un abdomen articulé, il y a de quoi se dire que l’heure est venue. Sachant, de surcroît, que l’écrevisse n’a pas de cerveau ni surmoi, on devine le flux d’affects incohérents auxquels MF-séduction soumet le crustacé.
Une dizaine de jours plus tôt le Nouvel Observateur réduisait Simone de Beauvoir à son arrière-train, révisé Photoshop. Comment le décérébré peut-il choisir entre progressisme et réaction. Vers qui pencher ? Simone version NO ou Séduction version MF ? C’est pire que l’âne de Buridan, si bien que l’on s’en va à reculons, à reculons…
S.E.S 007
Les écrivains dénichés par MF sont chics. Ils sont tendance. Ils sont carlocompatibles (j’entends par là une réversibilité bobosarkobobo, et non pas le vieux carlisme politique espagnol du XIX° siècle). Quel rapport, direz-vous, entre cette parenthèse, refermée à l’instant, et les Sept Ecrivains Sensuels (SES) de MF ? Aucun. Puisque tout le monde parle de Carla, pourquoi pas moi ? Voilà tout. Au moins, j’aurais eu l’occasion d’évoquer les carlistes, ce qui n’arrive pas tous les jours.
Bien sûr les SES choisissent des fragments du corps inattendus, juste ce qu’il faut pour paraître un petit peu osés mais certainement fréquentables. Or donc : l’aine (Cécile Ladjali), le triangle (Philippe Besson), le pied (Eric Reinhardt), l’oreille (Elisabeth Barillé), le tibia (Jean-Paul Dubois), les mains (Laurence Tardieu) et les dents (Camille de Peretti).
L’un-peu-osé-juste-ce-qu’il-faut ne surprend personne. Pas question de surprendre, d’ailleurs. Dans l’érotisme néo-bourgeois, budget beauté, il faut aller, si l’on peut dire, dans le sens du poêle. L’homonyme du mot qui précède est indicible dans un blog aussi fréquentable que celui-ci.
C’est évident : l’érotisme de bon ton, version plaisir du texte (Barthes, bis) demande une ascèse. Pensez au nombre de madames figaro et de nouveaux observateurs qui se sont pieusement rendu le dimanche contempler – de manière intellectuelle, grands dieux ! – l’Enfer de la Bibliothèque Nationale.
Le réalisme, le vérisme, la gaillardise ou l’obscénité restant proscrits (nous sommes les « écrivains » de Madame), nos zauteurs zosés ont recouru pour la plupart à la énième variante poético-torride du bon vieux Cantique des cantiques. La métaphore censément fleurie.
Faisant l’éloge des dents, Camille de Peretti démarque Salomon sans vergogne : « Mon amour. Ses lèvres purpurines [inévitable, les purpurines] s’entrouvrent et dévoilent une rangée de petites dents alignées comme des perles. Roses gencives bombées, coussins de satin. Ma langue glisse sur cette porcelaine laquée ». Il faut toujours se méfier des adjectifs, même dans cette situation. « La première fois que nous nous sommes brossés les dents face à face, je lui ai dit que nous avions franchi une étape. Dentifrice, baveuse mousse blanche, coulant tout autour ». Suite page 42.
Chantant l’aine « vierge de pilosité » de son amant, Cécile Ladjali évoque « cette petite neige au bas de votre ventre, cette neige marmoréenne ». Quand le char de l’Etat navigue sur un volcan, la neige est de marbre, c’est bien connu. Ce qui nous vaut la variation suivante : « Cette neige tiède [l’aine, semble-t-il] peut se rétracter puis se transformer en plis suivant la position de vos jambes sur moi ». La neige tiède rétractile, néanmoins marmoréenne, est une idée neuve en Europe. On peut l’associer au « geyser tiède de salive » déversé, par l’impétueux amant, dans l’oreille célébrée par Elisabeth Barillé. Février 2008 : l’amour est tiède.
Les messieurs de Madame Figaro préfèrent la géométrie dans l’espace, agrémentée de style démonstratif. Ainsi de l’exorde au tibia selon Jean-Paul Dubois : « Mi-maquignon, moitié légiste, l’œil lubrifié, nous considérons, analysons, tâtons et finissons par choisir un morceau [du corps zaimé] qui n’est jamais, quand même, chez l’homme que le produit d’une toute petite équation freudienne à fort peu d’inconnues ». Après la thèse, vient l’antithèse (page 41). Et cela se subsume (comme on disait du temps de Barthes) dans une synthèse derechef salomonienne : « Ce tibia hautain et tendu. Sublime arête érotique moirée. Etrave froide, sensuelle et racée. Rigide balancier du désir oscillant discrètement au gré des impatiences ». Les adjectifs sont définitivement un remède à l’amour. On ne le dira jamais assez.
Du tibia au pied, nous voici de Dubois en Reinhardt. L’auteur de Cendrillon (la damoiselle à la pantoufle) préfère stylistiquement la citrouille au carosse : « Le visage et les pieds, s’ils me subjuguent, se connectent et communiquent. L’identité corporelle de la femme résulte de la conjugaison de ces fluides impérieux qui s’élancent l’un vers l’autre pour se reconnaître ». En fait de pantoufle, si l’on comprend bien, ce serait plutôt la savate : le pied vise le visage.
Balzac, donc
A vrai dire, la petite barthelade des S.E.S 007 rappelle, s’il le fallait, qu’il faut être un sacrément bon écrivain pour se risquer à l’érotisme. Les plus grands, sur ce thème, ont préféré l’ellipse.
Je recommande aux madames figaro et aux nouveaux observateurs – qui n’auront, pour l’occasion, aucun besoin de Photoshop – un passage de la Peau de chagrin, vers la fin du chapitre La Femme sans coeur. Le héros, Raphaël de Valentin, fou d’amour et de frustration pour la comtesse Foedora, choisit, en l’absence de la belle, l’embrasure d’une fenêtre de sa chambre à coucher. Suspendu dans la mousseline des rideaux « comme l’araignée dans sa toile », il espionne la fin de soirée puis le coucher de la Russe fascinante.
Ce passage n’a rien d’un fragment. C’est une longue description où se vérifie ce qu’écrira plus tard Francis Ponge : « Plus l’émotion a été forte, plus l’abstraction peut être hardie ».

Jean-Maurice de Montremy, Ecrivain ("Miroir et songes"), journaliste et chroniqueur à LH.
"Incertitude, ô mes délices / Vous et moi nous nous en allons / Comme s'en vont les écrevisses, / À reculons, à reculons." (L'écrevisse, Le bestiaire, Guillaume Apollinaire)

Camille aime son reflet ventripotent aux lèvres purpurines, adorable préambule à sa bouche de murène, parsemée de milliers de cristaux de nacre acérés qui bavent devant n'importe quelle breloque susceptible d'accrocher le regard de son avidité qu'elle nomme désir. Cécile a tout compris de la nuit, égarée dans ses frigidités clandestines qui marmonnent de la tiédeur vulvaire dans des surplis aussi inqualifiables que les déjections salivaires d'Elizabeth. Les fétichistes comme JP en reviennent toujours à ces os croisés comme un prétexte qu'ils aiment à voir flotter sur un drapeau noir qui reste toujours pour eux l'éternel regret de leurs premiers babillages érectiles, difficulté première de quitter les jupons de maman, quand sucer son pouce reste encore un acte d'une transgressivité actualisée en permanence.
Les grands fauves de l'érotisme embourgeoisé en sont réduits à suivre les expositions des index de bibliothèques, faute d'avoir su déjà accepter toute l'animalité du mot sexe et son cortège de sueur, foutre et autres pipes en tous genres. Sans savoir assimiler et dépasser ce stade, inutile d'espérer que leur prose soit autre chose que les mornes plaines d'Epinal où le papier glacé n'est toujours pas considéré comme un agréable torche-cul.
Quant à gmc (message du 12 février) je constate son louable refus de toute périphrase. M'enfin, même pour les "grands fauves", la périphrase garde son charme. Restons gentlemen, gmc.
il y a aussi une autre approche, plus lucide et plus réaliste concernant l'eros originel, celui qui préside à l'union de la nuit et du chaos, pas le minable rejeton illégitime d'aphrodite: le problème dans ce cas de figure, c'est la satisfaction dudit désir, s'il est satisfait - et il l'est - que deviennent tous les délires de l'humanité?
à voir -> http://darfour.over-blog.net/