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Avr
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Le mythe du vide

Le temps passe sur nos admirations. Il m’arrive souvent d’oublier à quel point les livres de Bernard Frank m’ont influencé. À quel point le lire m’a conduit à me trouver. Vu le nombre de ses tentatives de nager à contre-courant d’une certaine reconnaissance, peut-être aurait-il aimé qu’on ne le cite pas. Je lis l’essai très élégant de Martine de Rabaudy, Une saison avec Bernard Frank, qui vient de paraître chez Flammarion. Je dis élégant car c’est un livre qui a une belle façon de survoler toute la vie de Frank, ses coups d’éclat et de paresse, avec de nombreuses citations, on sent qu’il est là, qu’il est entièrement là à travers les pages, et pourtant on le ressent justement comme le parfait passager de sa propre vie. Par fidélité à ce qu’il était, à l’angoisse évidente du pompeux et du posthume, c’est un essai qui prend la main pour naviguer dans les eaux alcoolisées du mythe Frank. En ce sens, c’est une vie qui a l’allure d’une saison. Mythe de Frank. Oui, le pauvre, je crois bien qu’il doit s’y résoudre maintenant. Et peut-être qu’il avait comprit qu’une vie vaut bien plus qu’une œuvre. Qu’on retiendra de lui tout ce qu’il n’a pas fait. Qu’on retiendra la paresse et l’ivresse, et cette façon pirouette de mourir en dînant avec son cardiologue.

 

Dès son plus jeune âge, il a publié des romans devenus cultes. Sagan possédait du succès pour deux. Et cela lui suffisait. « Si j’avais trop écrit, j’aurais fini par avoir du succès » a t-il redouté. Il a préféré demeurer dans une aura douillette, la posture de celui qu’on respecte par le vide. Je me suis demandé : à trop écrire, n’aurait-il pas gâté la gloire récoltée par sa paresse ? Le costume du génie semblait se proposer à lui bien plus vite par l’absence. Il y a incontestablement un mythe du vide, une fascination pour ceux qui ne font pas tellement ils savent qu’ils peuvent. Il y a dans l’intelligence supérieure une lassitude de ce qu’on maîtrise. Le roman atteint, si vite atteint, si excellemment atteint, ne lui offrait plus le moindre intérêt. C’est assez similaire chez Michel Butor. C’est son aisance des mots qui l’a poussé à la paresse ; inversement, les laborieux encombrent.

 

Ainsi, il a distillé avec délicatesse ; par chroniques ; par aphorismes. Aucune amplitude, jamais. Ces aphorismes et pensées, Stéphanie Leclair a eu la bonne idée de les recueillir il y a quelques années, dans un livre paru au Cherche Midi. Et Flammarion publie une nouvelle édition de Solde, préfacée par son ami Jean-Paul Kauffmann, où l’on peut lire peut-être la clé : « J’avais voulu être un écrivain, j’allais l’être. J’avais voulu étonner, j’étonnais. J’avais voulu être aimé par de belles personnes, les belles personnes seraient au rendez-vous. J’avais dû avoir des désirs trop pauvres, des désirs trop réalisables, des folies trop terre à terre. Qu’ai-je fait depuis vingt-cinq ans sinon traîner une réussite initiale en maugréant contre elle parce qu’elle m’est devenue lourde comme un boulet ? »

 

cet homme à l'air d'être un grand homme déjà parce qu'il a votre admiration, ensuite parce que c'est quelqu'un de reconnu sans l'avoir voulu : tout cela me donne envie de lire ce qu'il a écrit...
Commentaires Posté par : constance93 | 23 avril 2010 à 22:19:42
Comment ai-je pu vivre sans vous?
C'est drôle. Ma mère me parle parfois de cette première orange tendue par un GI black à la petite Gretchen, en Rhénanie bombardée.
Ce soir j'ai mordu dans l'orange, comme l'héroïne de Bonjour Tristesse, un matin d'été, en regardant la mer, et j'ai adoré l'acidulé de vos mots, le sucre des émotions, j'ai souri, j'ai eu envie de noter des phrases entières, comme une étudiante en veille d'examen.
Merci pour ces "Séparations." Vite, la suite, j'espère que la bibilothèque de my little town vous a en stock.
Quant à moi, je m'expose dans le portfolio de mon site
www.sabineaussenac.com, ou au gré du net.
La Jeanie Longo de la vie-en référence à votre Poulidor.
Commentaires Posté par : Aussenac | 25 avril 2010 à 02:32:34
qu'il avait compris sans "t" peut-être, non...?
Commentaires Posté par : mcecile | 27 avril 2010 à 16:58:07
Réaction sans connaître de près l'œuvre de Bernard Franck (le souvenir d'une belle émission, Une vie une œuvre, qui lui était consacrée sur France Culture). La lassitude de l'auteur devant son succès présumé, je la vois aussi comme volupté douloureuse du renoncement. Donc miroir négatif de la satisfaction de l'auteur pour sa création. Mais accueillir une réussite, s'y ajuster sans pencher, c'est peut-être le rapport de l'auteur à son œuvre par lequel il ne se retourne ni sur son objet littéraire, ni sur lui-même écrivant. Et ouvre à l'autre. Merci David Foenkinos pour la légèreté par laquelle vous savez pénétrer au cœur d'affaires qui la dépassent amplement.
Commentaires Posté par : nolwenn mesnard | 28 avril 2010 à 14:50:53
Pt'être que j'ai rien compris à votre dernier livre. pt'être que je dis n'importe quoi dans ma chronique mais franchement moi de mon coté : j'adore vous lire. voici le résultat de mes impressions et ma tendre admiration : http://pierrederensy.over-blog.com/article-la-delicatesse-de-david-foenkinos-51682291.html
Commentaires Posté par : le moucheron | 05 juin 2010 à 00:17:39
J'ai adoré la délicatesse. Littéralement adoré. J'adore aussi Audrey Tautou.
Alors sil vous plait la prochaine fois, par pitié pour les instants de grâce que vous touchez avec votre plume, par pitié co-réalisez cinématographiqiement vos oeuvres avec un professionnel de la réalisation. Pas votre frère. Il est un bon directeur artistique, certes, bonne couleurs, bon décors, bon cadrages. Mais totalement à côté de la plaque pour retranscrire les émotions les plus intenses du livres. Les moments qui ont arraché des larmes à tant de gens par écrit, sont retranscrites à l'image tellement maladroitement. Surtout qu'il avait de l'or entre les mains, Audrey, qui sait faire n'importe quoi. Acteurs tous insensés de génie, de Markus en passant par la grand mère. Mais la grand mère, elle en fait trop à l'écran, alors qu'elle est tellement émouvante dans le livre. Le passage du réchauffement de la soupe est tellement loin de ce que vous avez écrit David. Aucun plan sur la douceur de cette dame qui dort près du feu. Mais le pire de tout: C'est quand Audrey regarde son livre qu'elle n'a pas fini sur le canapé !! On ne comprend rien à ce qui se passe dans sa tête. Un gros plan des mains qui séparent le lu du non lu aurait suffit. Vous écrivez les gens en plan rapproché, vous chuchotez par écrits certains mots et regards, le texte du film est souvent dit deux tons trop hauts, et les plans rapprochés manquent.
Cessez donc de vous sentir coupable d'être meilleur que votre frère..
Commentaires Posté par : warnery | 28 mai 2012 à 15:32:36

auteur

 
David FoenkinosDavid Foenkinos, David Foenkinos est l'auteur, entre autres, du "Potentiel érotique de ma femme" (Folio) et de "Nos séparations" (Gallimard). "Nos souvenirs" vient de paraître. Il vient de réaliser l'adaptation cinématographique de "La délicatesse", son roman le plus vendu à ce jour.

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