
Cela fait presque trente ans, dès les premières expériences de littérature électronique menées par des collectifs de recherche comme A.L.A.M.O., que la question se pose. Le colloque du Ministère de la Culture, sue le Livre 2010, il y a trois semaines, n'y a pas échappé. Cette question n'est pas illégitime, même si, à l'évidence, le livre de papier résiste avec succès au développement, via Internet, d'une textualité numérique en réseau pourtant beaucoup plus souple, interactive, diversifiée, globalisée.
L'échec du e-book première version a bien montré que la problématique du livre ne se ramenait pas à celle d'un support, à la différence de celle du disque ou de la vidéo, qui n'ont mis que quelques mois à migrer vers le cd-audio et le DVD. Changer de support ou de canal de diffusion ne modifie qu'à la marge la réception de la musique, laquelle reste largement indépendante de ses vecteurs. En revanche, le livre est beaucoup plus que le simple support d'un texte désincarné se suffisant à lui-même. C'est aussi l'instigateur d'une expérience unique, irréductible au décryptage d'une chaîne de caractères.
Du fait de sa forme stable, linéaire et close, facilement appréhendable dans sa totalité (unité de lieu et de temps), le livre est un lieu de mémoire et de représentation. Sa lecture déroule un théâtre intérieur par lequel le lecteur se représente à son rythme ce que l'auteur lui raconte tout en se représentant lui-même et en s'affirmant lui-même, au miroir de l'auteur, comme lecteur singulier. Certes, ainsi que toutes les autres formes d'expression orale ou écrite, le livre prolonge et élargit la conversation que les hommes se font depuis toujours, une conversation qui les dépasse et les enveloppe tel un tissage de mots sans limite et sans fin. Mais, paradoxalement, il y parvient dans l'illusion d'un huis clos hors temps où le lecteur viendrait écouter la voix d'un confident lui raconter le monde et, par la même occasion, le révéler à lui-même. Cette confiance, non seulement dans le texte, mais dans l'auteur qui vous parle, dans sa façon de vous faire signe (son intentionnalité) et dans l'image qu'il vous renvoie de vous-même, est essentielle. C'est pourquoi dans notre imaginaire d'occidentaux parvenus au sommet de la culture livresque, derrière tout livre, même le moins littéraire, il y a, en abîme, la présence du roman.
Or, c'est précisément cette expérience relationnelle de soi à soi et de soi aux autres, cristallisée par le roman, qui est aujourd'hui en question lorsqu'on se demande si l'écran va supplanter le livre et non l'expérience de l'écrit en général, dont l'avenir comme outil de communication est largement assuré du côté d'Internet, avec ses blogs, ses chats, ses flux RSS, ses logiciels collaboratifs, etc…. L'expérience du roman, si récente finalement, va-t-elle résister encore longtemps ou, au moins, perdurer sous une autre forme ? Par exemple, l'encre électronique, qui simulera bientôt la matité et la souplesse du papier, voire même son séquencement en pages physiquement séparées (mais rechargeables à volonté), permettra-t-elle également de reproduire les conditions de lecture d'un roman ou de n'importe quel livre ?
A moins que la vraie question, soit plutôt celle-ci : y aura-t-il encore un sens à vouloir reproduire une telle expérience dans l'ordre numérique , c'est-à-dire dans un contexte où la distance qu'implique toute représentation n'aura sans doute plus la même pertinence (cf. le colloque récent de Daniel Bougnoux sur la représentation), où la plongée dans l'expérience directe du flux des échanges, de la vie même, ne rendra plus désirable le recours à la catharsis d'un théâtre de poche ?
Autrement dit, on peut certainement faire confiance à la technologie pour reconstituer les spécificités du livre tout en lui ajoutant les avantages de la mise en réseau, mais est-ce bien de cela qu'il s'agit lorsqu'on se demande si le livre a un avenir ?
De nouvelles possibilités, qui sont aussi de nouveaux défis, se présentent à nous : celles d'une information de plus en plus complexe, diverses et volatile ; celle d'une créativité personnelle qu'il devient possible (nécessaire ?) d'exprimer dans un cadre d'emblée mondialisé. Il est de moins en moins évident que le livre puisse correspondre à une telle perspective. Son avenir lui échappe déjà sans doute.

Patrick Bazin, Patrick Bazin est le directeur de la bibliothèque municipale de Lyon. Il est aussi conservateur général des bibliothèques et président de l'Institut d'Histoire du livre. Auteur de plusieurs articles sur l'avenir des bibliothèques, le dernier en date "La fin de l'ordre du livre" (Médium N°4, 2005), il s'intéresse au rapport entre technologie et connaissance ainsi qu'à l'impact des NTIC sur le livre et les bibliothèques.
Un feuilleton dans le journal, dans un livre, à la radio, à la télé ne se ressmeblent pas, muent en fonction de leur support, jusque dans leur narration.
On peut imaginer des créations propres à ces e-books.
Et ça c'est tres stimulant non?
"Contrairement au savoir numérique, le livre, né du pli, se referme sur lui-même, solidaire de son message. Son espace est conçu pour produire une autorité, voire une transcendance. Il confère à son contenu la forme d'une vérité et en donne crédit à l'auteur."
Juste un extrait "numérique" pour vous convaincre de le LIRE physiquement.
De fait, cette question ne se limite pas au choix entre e-book et livre de papier : les logiciels maitrisant des processus d'écriture nous obligeront à choisir entre le "théatre clos" d'un récit que son auteur a abandonné à son éditeur puis par lui à ses futurs lecteurs et une oeuvre élastique, perpétuellement personnalisable et inachevée qui pourra gonfler et dégonfler en fonction des simples désirs d'un auteur-lecteur.
Nous n'en sommes d'ailleurs plus très loin : c'est du moins ce que suggèrent de dignes succésseurs de l'A.L.A.M.O. comme Mexica de Perez Y Perez ou comme Romanesque 2.0, héros du roman éponyme qui vient de paraitre aux toutes jeunes éditions du "passager clandestin".
Mais ce qui est surprenant, c'est qu'il semble que cette question de fond soit maintenant moins à la mode qu'à l'époque de l'A.L.A.M.O ou du Labart. La plupart des passionnés de la relation littérature et informatique paraissent aujourd'hui plus occupés par des questions de forme et de support que d'écriture. cf http://romanesque.fr
Pourquoi les éditeurs ne proposeraient-ils pas alors un téléchargement gratuit accompagnant chaque achat d'un livre papier ?
Chacun y trouverait peut-être satisfaction ?