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21
Mai
[Chronique d'une évolution espérée]

French paradox

Lorsque je participais, il y a déjà pas mal d’années, à la commission du ministère de la Culture sur le livre numérique, j’avais suggéré que l’on puisse, d’un clic, passer d’une notice de catalogue de bibliothèque à celle d’une librairie en ligne, et inversement. Je ne méconnaissais pas les obstacles des marchés publics, mais il me semblait intéressant d’envisager les usages du livre comme un continuum et d’explorer de nouveau modes de coopération entre bibliothèques et librairies. Aujourd’hui l’idée est totalement dépassée. Le public de l’Internet n’a plus besoin qu’on lui mâche ce genre de travail et ce sont plutôt les bibliothécaires qui vont chercher dans les grands catalogues de vente en ligne des idées d’acquisition. A chaque métier sa mission, en somme, et aux moteurs de recherche la synthèse.

C’est pourquoi je suis étonné de lire dans Livres Hebdo qu’Europeana va peut-être permettre de consulter des pages de livres sous droits et en faciliter l’achat. Je ne suis pas sûr que cette idée, pas plus que la mienne, ait un avenir économique sérieux. Mais, surtout, elle me semble en contradiction avec les orientations affichées par la BnF. En effet, n’y a-t-il pas un paradoxe, bien français, à fustiger les partenariats de numérisation avec de grands opérateurs privés (même pour des ouvrages tombés dans le domaine public) et à transformer une bibliothèque nationale en faire-valoir du commerce, fût-il du livre ? A défendre la construction raisonnée d’une bibliothèque numérique, fidèle aux racines culturelles de l’Europe, tout en concoctant ce qui pourrait vite ressembler à un portail de vente en ligne, forcément soumis au flux chaotique du marché mondialisé ?

Ce qui me gêne, ce n’est pas la louable volonté de la BnF d’innover dans le domaine des services, ni son attirance pour l’économie mixte. Non, c’est le double discours ainsi développé, qui ressemble à la maxime « fais ce que je te dis, mais pas … ». D’un côté, une leçon de vertu est donnée aux bibliothèques françaises et à la terre entière au nom d’une certaine exception culturelle, d’un autre côté, on s’engage, de fait, dans une compétition effrénée pour la concentration de toutes les formes d’accès au savoir.

Encore une fois, je ne critiquerai certainement pas, sur le fond, les évolutions actuelles de la BnF, car elles tentent légitimement de répondre aux enjeux contradictoires du moment et la BnF fait preuve, en la matière, d’un dynamisme et d’une inventivité sans précédent. Mais il faudrait qu’un établissement aussi exemplaire encourage les autres bibliothèques à faire de même et favorise la diversité des expériences. Il faudrait qu’à l’heure des réseaux et de la décentralisation, sa stratégie n’apparaisse pas seulement comme le désir de ressembler au monopole qu’elle combat.


Comme toutes les grandes instances, et toutes les grandes structures étatiques vouées à servir le public et à faire rayonner la culture et le savoir en France, la BNF tient naturellement un double discours. D'un côté, le discours (plutôt lénifiant) sur la diversité culturelle, l'exception culturelle, la protection de ces valeurs "non-marchandes" par l'Etat et ses services, et puis de l'autre côté, une attitude qui favorise le contraire. Personne ne dit que c'est mal de faire un peu le contraire (pas trop, quand même...), mais il ya quelque chose d'énervant dans ces discours officiels qui contredisent la réalité de l'action effectivement menée, laquelle, je le répète, n'est même pas nécessairement condamnable en soi..., ni même d'ailleurs condamnée... Mais enfin, les devraient bientôt changer, puisque l'on entre paraît-il dans une nouvelle ère décomplexée.....
Commentaires Posté par : S. Turpain | 22 mai 2007 à 16:25:27
Cher Patrick Bazin,
Votre post concernant le projet qu'Europeana puisse comporter des oeuvres protégées me semble à tout le moins relever d'un malentendu, quand vous écrivez qu'il s'agirait de "transformer une bibliothèque nationale en faire-valoir du commerce, fût-il du livre".
Participant depuis plusieurs mois au groupe de travail BNF/SNE chargé d'étudier les conditions de la présence de livres hors domaine public sur cette bibliothèque numérique, je peux vous dire que :
- le souhait légitime de la BNF est que, à terme, celle-ci puisse permettre d'accéder à des livres numérisés protégés tout comme à ceux du domaine public : cela me paraît un service que les internautes sont très logiquement en droit d'attendre ;
- la BNF souhaitait évidemment que le droit d'auteur soit respecté pour ces oeuvres protégées et que leur acquisition (ou leur location pour une durée déterminée) soit normalement rémunérée ;
- et que la BNF ne souhaitant absolument pas asurer elle-même ce "commerce", le portail devrait être organisé de façon à renvoyer l'internaute vers des agrégateurs de fichiers numériques (des libraires, donc)pour procéder au paiement.
Cela me semble un schéma fort logique et, du coup, je ne comprends pas le sens de votre critique d'un prétendu "double discours": comme je n'imagine évidemment pas que vous préconisiez un accès gratuit aux oeuvres protégées,cela signifierait que vous êtes opposé à leur présence sur Europeana?
[Plus de place: à suivre dans post suivant]
Commentaires Posté par : François Gèze | 04 juin 2007 à 20:45:29
[suite du post précédent]
A moins que votre critique ne vise le fait qu'il est envisagé de permettre à l'internaute souhaitant acquérir un livre électronique d'acquérir aussi sa version papier en l'orientant vers des sites de libraires en ligne ?
Voir là une "compétition effrénée" avec les grands libraires en ligne me paraît à tout le moins très excessif : d'une part, il ne s'agirait que d'un fort modeste service d'information apporté à l'internaute (dont la BNF ne retireait pas un euro) ; et d'autre part, ce n'est demain que Europeana pourra donner accès aux versions numériques des quelque 500 000 titres disponibles chez les grands libraires en ligne...
C'est donc là à mon sens un faux procès, qui n'a rien à voir avec les problèmes éventuels de coordination des politiques de numérisation d'ouvrages du domaine public conduites par la BNF d'une part, par d'autres bibliothèques françaises d'autre part : que cette coordination soit nécessaire, j'en suis le premier convaincu et j'espère qu'elle progressera.
Mais il ne faut pas tout mélanger... ;-)
Commentaires Posté par : François Gèze | 04 juin 2007 à 20:55:24
D'accord, on parle toujours des plus grands lorsqu'il s'agit de sites de lecture en ligne. Des moins scrupuleux comme un certain moteur de recherche américain, jusqu'à l'institutionnel et pharaonique (en termes de coûts) site européen, émulation de gallica (brouillon approximatif) tout juste redessiné.
Nous nous battons depuis deux ans pour promouvoir ce concept de lecture numérique, sans téléchargement, et nous peinons à trouver des partenaires éditeurs.
Plusieurs raison à celà: la peur dudit moteur de recherche américain et du spectre du pillage que représente internet pour leurs catalogues. Le fait que les éditeurs s'enferment dans la sacro-sainte valeur du livre objet.
Or, la lecture numérique va devenir un complément indispensable du livre objet: ne serait-ce que pour découvrir de nouveaux contenus, ou simplement procéder à des recherches sur les textes sans a-priori, et en étant sûr des résultats (puisque validés par des éditeurs). Enfin, la dématérialisation implique un coût des contenus bien inférieurs à ceux pratiqués par le support matériel: une opportunité pour les étudiants (ainsi que l'achat au chapitre).
Bref: testez-nous sur http://www.livropolis.com, l'inscription est gratuite !

Commentaires Posté par : Thierry | 19 juin 2007 à 01:02:26
Comme le commentaire de la Dépèche du GFII n° 922 du 14/11/2007 le dit, la BNF ne pouvait guère faire mieux, vu le droit d'auteur français et européen (notammment la directive sur le droit d'auteur dans la société de l'information transposée par la DADVSI), qui ne connaît pas le "fair use", et ajouterais je, vu le contexte politico-économique français, très protecteur de l'édition traditionnelle (je pense aux subventions à l'exportation du livre, à la rémunération organisée par les pouvoirs publics du "droit de copie" malgré la protection des DRM, etc.).

Le seul véritable reproche qu'on puisse lui faire, et là encore je rejoins la Dépèche, c'est d'exclure les libraires du "deal" (car c'en est un -- et un gros).

Les groupes d'intérêt des éditeurs et certaines traditions ont gagné la lutte d'influence. Les lecteurs/utilisateurs/internautes et la compétition économique avec Google Books et les libraires en ligne, trancheront. On verra bien.
Commentaires Posté par : Emmanuel Barthe | 14 novembre 2007 à 23:48:08

auteur

 
Patrick BazinPatrick Bazin, Patrick Bazin est le directeur de la bibliothèque municipale de Lyon. Il est aussi conservateur général des bibliothèques et président de l'Institut d'Histoire du livre. Auteur de plusieurs articles sur l'avenir des bibliothèques, le dernier en date "La fin de l'ordre du livre" (Médium N°4, 2005), il s'intéresse au rapport entre technologie et connaissance ainsi qu'à l'impact des NTIC sur le livre et les bibliothèques.

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