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23
Jan
[Du côté des lecteurs ?]

La dimension oubliée d'un article du Monde

Sous le titre « Ma médiathèque mute », Le Monde de ce week-end consacre un article aux bibliothèques publiques et à leurs évolutions. C'est en soi un événement pour le monde des bibliothèques tant rares sont les articles de la presse généraliste qui parlent de cet équipement public. Une certaine forme d'invisibilité des médiathèques est donc vaincue mais il reste que le portrait ignore une dimension essentielle.

De façon assez précise l'article présente à la fois le défi que représente la numérisation de l'information et la manière  dont certaines bibliothèques parviennent à proposer de nouveaux services (liseuses, catalogues en ligne, jeux-vidéos, etc.). En cela, l'article témoigne de la manière dont cette institution (par certains de ses représentants) cherche de nouvelles pistes afin de rester en phase avec une population et des élus qui modifient leurs pratiques et donc leurs attentes à son égard. Il reste que l'article est représentatif d'un discours professionnel dominant dans lequel le contenu, l'information demeurent le cœur par lequel se définit la bibliothèque. Face à la perte du monopole de la mise à disposition gratuite (idéalement plus que réellement) d'information dont disposaient les médiathèques, il s'agirait surtout d'entrer dans la « concurrence » ou encore de travailler à l'éditorialisation de l'information à l'instar de ce que P. Bazin a développé à Lyon et propose de poursuivre à la BPI.

Ce « virage » est important mais il n'est pas suffisant car l'offre en ligne d'information (légale ou non) est bien installée. Difficile de s'imposer comme nouvel acteur (même avec une originalité) quand d'autres sont implantés solidement. Les pratiques se solidifient bien vite. Il n'est qu'à voir la situation délicate dans laquelle se trouve 1001libraires.com... Il faudrait la force de la BNF pour pouvoir peut-être rivaliser... Que propose-t-elle comme collections vivantes ? Elle ne semble pas se soucier de cet enjeu...

Mais surtout, l'article comme (trop souvent) les discours professionnels, omettent la dimension essentielle de la bibliothèque comme espace public. En répondant par le contenu à la question de l'utilité des bibliothèques, les professionnels ignorent la réalité des usages effectifs de leur équipement. Ils répondent plus à la question de à quoi la bibliothèque devrait servir plus qu'à celle de son usage réel. Etudiants qui viennent travailler dans un cadre calme, collégiennes qui allient travail scolaire et sociabilité, personnes âgées venant trouver à la bibliothèque un espace alternatif au cadre du foyer, chômeurs à la recherche d'offres d'emplois (et d'un café), la liste est longue de ces pratiques effectives d'aujourd'hui dans lesquelles les collections sont le prétexte à un espace utilisé à des fins de socialisation plus que de quête de contenu. Précisons que le travail solitaire dans un cadre collectif est bien une forme de socialisation au sens où c'est lui qui fournit la contrainte qui lui est nécessaire. Cette dimension est oubliée alors que c'est la moins sensible au basculement du monde vers le numérique. Au contraire, le numérique crée des relations que la bibliothèque peut compléter, des tentations dont elle peut libérer...

L'article du monde est donc partiel dans sa définition de la bibliothèque. Il révèle une vision française du monde dans laquelle l'idéal doit prévaloir sur la réalité. Gageons que les prochaines occasions de débats sur l'avenir des bibliothèques (Salon du livre de Paris, Congrès de l'ABF) prennent en compte cette dimension oubliée... et pourtant évidente. Comment refonder les bibliothèques en ignorant le point de vue de ceux qui les fréquentent ?

Comme je fais partie des professionnels des bibliothèques je serai donc bien vite catalogué par les lecteurs de mon commentaire. Néanmoins je trouve dommage que M. Poissenot, sociologue officiel des bibliothèques parlent de cette façon des professionnels, comme un bloc unique et uniforme, qui n'aurait donc pas compris ce que la bibliothèque représente. C'est probablement une question de forme - importante pour moi - qui au final rend suspect le fond, à savoir le travail intéressant qui reste à mener sur la problématique des bibliothèques et de ses espaces.
Commentaires Posté par : Didier GUILBAUD | 24 janvier 2012 à 13:47:21
Vous avez tout à fait raison de souligner cet oubli de la bibliothèque comme espace public dans l'article de Pascale Krémer. Mais son approche était celle de la mutation numérique des bibliothèques et je crois qu'elle a préféré mettre en avant nos contenus, nos services, plutôt que nos espaces et les usages qu'en font les étudiants, les chômeurs et les personnes âgées, habitués de nos médiathèques. Pour notre part, à la médiathèque de l'Astrolabe, nous avons insisté avec elle sur ce point qui, comme vous, nous semble une réalité des usages effectifs de notre équipement au quotidien. Car nous faisons le même constat que vous : "Le travail solitaire dans un cadre collectif est bien une forme de socialisation au sens où c'est lui qui fournit la contrainte qui lui est nécessaire. Cette dimension est oubliée alors que c'est la moins sensible au basculement du monde vers le numérique."
Commentaires Posté par : Philippe Diaz | 24 janvier 2012 à 15:48:29
c'est aussi hélas une attitude regrettable de certains élus ou administratifs de privilégier des dogmes politiques sur ce que devrait être une bibliothèque, et de ne pas écouter/suivre les avis des professionnels qui eux étudient leurs publics, leurs pratiques...
Commentaires Posté par : RG | 25 janvier 2012 à 13:00:38
Cher Monsieur,
Comme d'habitude, nous nous retrouvons sur la base d'un même intéret avec des propos que vous tenez toujours à faire diverger !
Cet article du Monde s'intéressait aux usages numériques, vous comprendrez qu'il était utile de répondre à la question posée. En même temps, je crois que l'espace virtuel de la toile illustre bien la légère dissonance que nous avons à propos de l'espace physique de la bibliothèque : toute socialisation suppose un minimum d'habitus, même si celui-ci s'exerce aussi par transgression. Je ne crois pas que l'on puisse définir les usages de la bibliothéque (dormir, bosser, draguer, se cultiver, chatter,...) On peut certes chercher à favoriser tel ou tel mais le point fixe entre les pratiques divergentes demeure effectivement notre offre de médiation documentaire. Sans celle-ci, et l'épaisseur temporelle que sécrètent naturellement les collections, une bibliothéque ne pourrait figurer parmi d'autres lieux de sociabilité que sont le jardin public (où l'on cultive des plantes) ou les grands magasins (où l'on vend des produits)... A
ce propos, vous avez peut-etre entendu parler du Blog de Yann Moix qui fait au même article du Monde une critique radicalement opposée à la vótre en nous accusant de brader la culture !
J'ose à peine vous en conseiller la lecture car l'auteur ne s'y montre pas vraiment sous les qualités humanistes que son argumentaire voudrait défendre...
Commentaires Posté par : André-Pierre SYREN, ADBGV et BM Metz | 27 janvier 2012 à 08:17:48
Le débat est lancé… Merci pour ces contributions.
Je suis bien d'accord pour considérer que cet oubli n'est pas à l'image de la profession dans son ensemble ni des bibliothèques. Tous les discours (et leur heureux succès) sur la « bibliothèque 3ème lieu » attestent en effet de la présence de cette dimension parmi les professionnels mais force est de reconnaître que sa place est encore loin d'être unanime… Il faut sans doute continuer à la porter dans et hors de la profession.
Certes les collections (et leur histoire) participe de la définition du lieu. En revanche, je ne crois pas au caractère pivot de la « médiation documentaire ». Nombreux sont les usages qui négligent largement cette dimension. Le travail sur ses propres cours n'actualise pas souvent la médiation documentaire… Si la bibliothèque doit son image aux documents qu'elle propose, elle la construit aussi par la place qu'elle accorde (ou non) aux autres dimensions de ceux qui la fréquentent.
J'ai lu la réaction de Y. Moix… gardien du temple qui n'a pas laissé passé un commentaire orientant vers mon texte… Débat disais-je…
Commentaires Posté par : Claude Poissenot | 27 janvier 2012 à 16:37:44
"Comment refonder les bibliothèques en ignorant le point de vue de ceux qui les fréquentent ?"
Question finale judicieuse que celle que vous posez là. Mais ceux qui fréquentent avec joie et reconnaissance envers leurs élus les services de lecture publique municipaux sont-ils envisagés comme légitimes quand il s'agit de "refonder les bibliothèques" ? Nous payons dans un quartier rennais (St Martin pour ne pas le nommer), le prix du courage de refondateurs éclairés... nous n'étions pas des experts et les experts nous ont bien fait comprendre notre incompétence.
"Notre" bibliothèque de quartier a fermé et la "refondation" en question s'envisageait au profit de ceux qui ne fréquentent pas les bibliothèques, des non-lecteurs ... dont le quartier ne voit guère la présence...
Dans quelle mesure "le point de vue de ceux qui (...) fréquentant les bibliothèques" pourrait-il, selon vous, être pris en considération ? ... cet avis pouvant ne pas aller dans votre sens, nous l'entendons bien.
Commentaires Posté par : Hé Lecteurs à St Martin ! | 31 janvier 2012 à 14:00:52
Bonsoir
En effet, cet article est assez centré sur l'évolution des "contenus" proposés par nos biblio/médiat-thèques. Mais cela ne serait pas un problème s'il n'était pas déséspérément isolé. Faites une recherche dans les archive du Monde : moins de 500 articles depuis un an contenant le mot "bibliothèques", dont une immense majorité constituent du "bruit documentaire".
Regardez les archives du Guardian : près de 2900 articles en 2011, dont de nombreux articles de fond sur le rôle social, civique, éducatif, culturel des "libraries" (et la lutte des sujets de sa Majesté pour les défendre)
http://www.guardian.co.uk/search?q=libraries§ion=

Il parait que mon commentaire est trop long... Je le découpe...

Mathieu Saby / 27.7
bibliothécaire en formation
Commentaires Posté par : Mathieu Saby | 01 février 2012 à 19:19:03
la suite...

Je serais curieux de voir l'évolution des chiffres sur 10 ans,mais j'ai l'impression que les médias nationaux s'intéressent peu aux bibliothèques, et quand ils le fond, de manière assez traditionnelle. Il y a sans doute beaucoup de raisons à cela, mais le contraste avec la PQR - qui relaie fréquemment l'activité des bibliothèques - me laisse penser que les bibliothèques sont vues (par la presse, les élus, les Français en général) comme un sujet "local", déconnecté des grands enjeux nationaux que pourraient être l'accès à la culture, aux loisirs, à l'information, à la formation...
Plus que le contenu de l'article, je suis sûr que pour certaines personnes, c'est la présence même d'un article sur les médiathèques dans le Monde qui et perçue comme "illégitime". Et beaucoup de gens qui ne protestent pas ont à mon avis trouvé cet article "distrayant" ou "anecdotique" sans plus. Les bibliothèques, ce n'est pas sérieux...

On ne peut pas changer cette vision des bibliothèques d'un coup de baguette magique, mais peut-être que les associations professionnelles pourraient essayer de faire du "lobbying" auprès des médias afin de faire évoluer les choses...



M. Saby

Commentaires Posté par : Mathieu Saby | 01 février 2012 à 19:20:12
"[...]le travail solitaire dans un cadre collectif est bien une forme de socialisation au sens où c'est lui qui fournit la contrainte qui lui est nécessaire."
Cette phrase est incompréhensible : qui fournit la containte ? "le travail solitaire" ? Ceci n'a pas de sens.
Vous militez pour que nos bibliothèques deviennent des sortes de cafés ou de place du marché pour venir papoter, se « socialiser », et - c'est le le plus grave -, ne soient plus que cela. « Quand je suis en train de lire, je dis merde au vivre ensemble » (déclaré par Alain Finkielkraut lors d'une émission « Répliques » sur France culture). Cette boutade provocante contient beaucoup de vérité.
Je comprends mieux pourquoi l'une des principales activités aujourd'hui dans certaines "médiathèques" consiste à jeter à la benne des masses d'ouvrages de fonds parfois devenus introuvables car épuisés, au mépris d'une des missions essentielles de la bibliothèque : diffuser le savoir et la culture (et non seulement l'information) en direction de ceux qui ont en le plus besoin .
Commentaires Posté par : Irène Ledermann | 03 février 2012 à 08:32:02
Je vous renvoie mon commentaire (déjà envoyé hier matin et non publié ?):
"[...]le travail solitaire dans un cadre collectif est bien une forme de socialisation au sens où c'est lui qui fournit la contrainte qui lui est nécessaire."
Cette phrase est incompréhensible : qui fournit la containte ? "le travail solitaire" ? Ceci n'a pas de sens.
Vous militez pour que nos bibliothèques deviennent des sortes de cafés ou de place du marché pour venir papoter, se « socialiser », et - c'est le le plus grave -, ne soient plus que cela. « Quand je suis en train de lire, je dis merde au vivre ensemble » (déclaré par Alain Finkielkraut lors d'une émission « Répliques » sur France culture). Cette boutade provocante contient beaucoup de vérité.
Je comprends mieux pourquoi l'une des principales activités aujourd'hui dans certaines "médiathèques" consiste à jeter à la benne des masses d'ouvrages de fonds parfois devenus introuvables car épuisés, au mépris d'une des missions essentielles de la bibliothèque : diffuser le savoir et la culture (et non seulement l'information) en direction de ceux qui ont en le plus besoin.
Commentaires Posté par : Irène Ledermann | 04 février 2012 à 07:48:06

auteur

 
Claude PoissenotClaude Poissenot, Claude Poissenot est sociologue, enseignant à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy. Ses travaux portent notamment sur les publics des bibliothèques mais aussi sur la lecture et ses représentations. Il travaille à l'écriture d'un nouveau modèle de bibliothèque plus en phase avec la population desservie. A cette fin, il a conçu un site web accessible à tous les intéressés (http://penserlanouvellebib.free.fr)

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