15
Nov
[Du côté des lecteurs ?
]Quelle vision de la bibliothèque transmettre ?
Le matériel pédagogique permet de saisir ce que les générations adultes (passées) veulent transmettre aux générations futures. Le CNDP vient de publier un nouveau Textes et Documents pour la Classe (TDC) sur
Les bibliothèques et il témoigne de la permanence d'une vision de cet équipement autour des collections et d'une difficulté à l'inscrire dans les évolutions sociologiques au-delà de la révolution du numérique.
La bibliothèque est présentée comme fille des Lumières et cet héritage n'est pas contestable. Mais les bibliothèques ne peuvent-elles se définir que par le passé ? On pourrait aussi s'interroger sur la place que notre monde accorde à cet héritage. Nos contemporains n'ont plus une foi indéfectible dans les vertus de la Raison. L'histoire leur a montré certaines limites de la confiance dans ce principe universel. De façon pragmatique (mais hélas pas encore sur le plan des discours professionnels) beaucoup de bibliothèques tiennent compte de cette distance. Ainsi, nombreuses sont celles qui se montrent sensibles à la demande redondante de la population et renoncent (pour une part) à l'idéal d'émancipation en fournissant plusieurs exemplaires des best-sellers (y compris films) les plus courus. De même, l'attention de nos concitoyens à la prise en compte de leur point de vue personnel, au-delà d'une abstraite volonté générale, trouve (avec parfois un peu de peine) une traduction dans les bibliothèques par exemple quand elles leur donnent la parole ou la possibilité de rédiger des messages électroniques ou l'accès à Facebook.
A travers plusieurs textes de ce document pédagogique largement diffusé dans les collèges et lycées, il ressort une place toujours centrale accordée aux collections pour définir la bibliothèque. C'est particulièrement le cas du texte sur « le métier de bibliothécaire » qui présente son histoire très largement à partir des collections. Y compris pour « aujourd'hui et demain », les collections forment le cœur de l'activité des professionnels qu'il s'agisse de les acquérir, les cataloguer, les indexer, les ranger, les conserver ou les communiquer. S'il s'agit de s'intéresser aux publics c'est pour les renseigner à partir des collections. Dans un texte au titre alléchant (« une reconfiguration nécessaire »), B. Calenge franchit le pas et glisse des collections à l'accès à l'information et aux contenus et à leur exploitation à destination des publics variés auxquels la bibliothèque s'adresse. Le numérique oblige les bibliothèques «
à s'interroger sur la réalité voire la pertinence de leurs collections ». La réponse par la gestion des contenus adaptés aux publics est convaincante mais reste conforme à une tradition dans laquelle le public est, au mieux, usager d'un service qu'on lui propose.
Les bibliothèques peuvent évoluer et s'y adapter mais, comme le souligne C. Evans, «
sans dénaturer leurs missions ». Cette réponse est-elle suffisante et à la hauteur du changement dont le numérique n'est qu'une composante et qui porte sur la place désormais décisive que les individus revendiquent dans notre société. Leur choix est premier et les institutions s'y conforment ou sont (dans la mesure du possible) délaissées. Et c'est sans doute le point de fragilité des discours (de ce document et d'autres) qui reconnaissent comme par inadvertance le rôle de la bibliothèque comme espace dans la population. Cette mutation n'est pas pensée positivement, elle est accompagnée et freinée (plus ou moins consciemment) parce qu'elle relève d'une autre filiation même si, on pourrait la considérer comme la petite fille des Lumières.
D'où la question : comment faire en sorte que l'héritage des Lumières n'écrase pas la possibilité de la bibliothèque d'opérer un droit d'inventaire et une reformulation à partir de la manière dont nos contemporains se pensent aujourd'hui ?
L'approche par les publics n'est pas encore assez un réflexe dans la profession.
Que les collections ne soient qu'un outil parmi d'autres: c'est encore loin d'être ancré dans l'esprit de nombreux collègues...
Partant de là on peut comprendre que l'image que nous donnons à l'extérieur ne corresponde pas à la mutation en marche.
Aujourd'hui il est prouvé que beaucoup de gens (une majorité?) pensent que la bibliothèque n'est pas pour eux, qu'ils n'y ont pas leur place, qu'ils ne correspondent pas à l'offre qu'on y trouve. C'est pour ça qu'il faut décentrer notre vision professionnelle qui veut que les collections soient le point de départ d'une politique de lecture publique. En fonction des spécificités d'un territoire et de sa population (rurale ou citadine, etc) pourquoi ne pas privilégier, les points de lectures plutôt que les gros établissements, pourquoi ne pas privilégier les bibliothèques hors les murs et les bibliothécaires nomades (dans des quartiers où les gens ne rentrent pas dans les bibliothèques)..
Pourquoi suivant les territoires et les publics ne pas envisager la bibliothèque autrement que selon la manière dont on nous l'enseigne traditionnellement ? Pour revenir au post de Claude Poissenot : quel matériau professionnel est transmis aujourd'hui? Et bien, essentiellement l'apprentissage du catalogage, la connaissance des bases de données, etc.... Les cours ou l'on parle du public comme les cours de sociologie des bibliothèques représentent un volume horaires trop peu important dans les formations. Pourtant ces cours sont très instructifs sur les publics à desservir et sur la dimension humaine de notre métier. Pourquoi nos formations s'appelle encore « métiers du livre » ? alors que le livre n'est plus depuis longtemps le seul support présent dans les bibliothèques. Il ne faut pas simplement aimer les livres pour devenir bibliothécaire. Souvent on entend en formation DUT « j'aime les livres » comme première motivation au métier. Bah non j'aime aussi le contact avec les gens, je préfère même ça au contact avec les livres. Et sans supprimer les collections, j'aimerai que cette notion de public soit un plus transmise dans les formations.