
La grève dans les universités pose la question fondamentale de l’évaluation des chercheurs. Quels sont les critères d’évaluation ? Faut-il passer du qualitatif au quantitatif, afin d’objectiver les jugements ?
Cette grève est aussi une crise d’identité, où l’autonomie proposée est en tension avec la volonté très ancrée de conserver des diplômes à valeur nationale. Elle est celle d’une université qui affronte la baisse des effectifs dans certaines disciplines, la concurrence jamais dépassée entre universités et grandes écoles, l’arrivée d’étudiants venant de pays encore absents il y a quelques années (chinois notamment) dont les formations et la culture sont encore très étrangers au système occidental.
La grève est un symptôme de la difficulté croissante des enseignants chercheurs à assurer leurs missions alors qu’une des plus fondamentales d’entre elles, la transmission, est mise à mal par la faiblesse des perspectives pour les jeunes chercheurs (barrières à l’entrée difficilement franchissables, exigence d’excellence mais faiblesse des rémunérations) et par ce qui fut compris comme une dévalorisation de la fonction enseignante sous-jacente au décret qui a mis le feu aux poudres.
La grève est encore un cri contre l’insuffisance des dépenses d’éducation. La France consacre par étudiant une dépense moyenne un peu inférieure à la moyenne de l’ensemble des pays de l’OCDE. Elle se classe en quatorzième position, loin derrière les premiers : les pays qui se situent aux deux premières places, les États-Unis et la Suisse présentent des dépenses moyennes qui sont respectivement supérieures de 53 % et de 36 % à celle de la Suède qui les suit immédiatement et qui sont égales à environ deux fois la moyenne OCDE (Source : Christine Ragoucy, « Les indicateurs de l’OCDE sur les dépenses d’éducation en 2005 : quelques tendances sur la situation comparée de la France », Éducation & formations, 78, novembre 2008).
La grève est enfin la manifestation de la défiance devant les évaluations qui, venues de l’extérieur, pourraient menacer l’indépendance du chercheur. On a bien vu avec la volte-face opérée par Axel Kahn, un temps plutôt partisan de la réforme avant de prendre plus que de la distance avec elle, à quel point cette indépendance ne saurait être entamée par une parole présidentielle qui instrumentalise les chercheurs que le pouvoir a pu croire acquis à ses projets.
Mais en arrière-plan, se profilent d’autres questions, qui ont trait aux modes de diffusion et de transmission des savoirs, dégâts qui peuvent sembler collatéraux, mais qui se révèleront peut-être majeurs à moyen terme. En effet, les instances d’évaluation valorisent quasi-exclusivement la revue scientifique dite à comité de lecture (avec double ou triple lecture « à l’aveugle » permettant de sélectionner les articles retenus) et la langue anglaise. Or il n’y a pas d’un côté ce mode d’évaluation, et de l’autre les stratégies des chercheurs en matière de publication et de prescription aux étudiants. Le temps de la recherche est amené à se focaliser sur ce mode de publication, réduisant de facto le temps consacré à l’écriture de livres et à la participation à la vie des revues plus grand public de valorisation de la recherche, celles qui constituent une richesse des débats intellectuels. De même, comment ne pas avant tout prescrire aux étudiants le travail sur ces mêmes publications académiques, qui sont considérées comme le terreau exclusif des avancées scientifiques ? L’édition de sciences humaines de qualité est à la peine, parce que le débat social migre en large partie sur Internet d’un côté, tandis que de l’autre côté le livre est moins valorisé. Il faut prendre la mesure de ce que les habitudes prises ne sont pas aisément réversibles, et affectent la place du livre dans notre société, déjà mise à mal par la concurrence des écrans. Quant au primat de la langue anglaise, peut-être est-il nécessaire à la circulation des savoirs dans un monde globalisé, mais il faut regretter l’absence de réflexion quant à l’accompagnement de cet « impératif » et aux éventuels contre-feux.


Françoise Benhamou, Françoise Benhamou est économiste, professeur à l'Université de Paris 13 et chercheur au CEPN. Elle enseigne aussi dans diverses universités européennes, à l'Institut National de l'Audiovisuel et à l'Institut National du patrimoine. Elle est membre du bureau exécutif de l'ACEI (Association for Cultural Economics International), du Conseil d'orientation de la fondation Jean Jaurès, du Conseil d'orientation du Centre national de la Variété, du Comité consultatif des programmes de la chaîne franco-allemande ARTE, et auteur d'une chronique hebdomadaire sur France Culture. Elle a publié de nombreux articles, rapports, ouvrages, notamment : « L'économie de la culture » ( La Découverte, 6e édition 2008), « L'économie du star system » (Odile Jacob, 2002), « Les dérèglements de l'exception culturelle. Perspectives européennes » (Le Seuil, 2006), « Droit d'auteur et copyright », (avec J. Farchy, La Découverte, 2007).
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