
La phrase est longue, sinueuse, dressant la tour qui domine le village, apparaissant dans toute son étendue au travers d’une course d’enfant minérale, végétale, lumineuse. Elle est éminemment proustienne, et tout cet admirable premier chapitre est à l’avenant, relecture du temps et de la mémoire où la révélation géographique prépare la révolution intime. Les noms fleurissent le récit de leur bon vieux coup de langue d’oc, ainsi Lubersac, Coussac, en un parterre où s’épanouit Thérèse, narratrice, dans les années cinquante, mais c’est d’aujourd’hui qu’elle nous parle, dans une langue exceptionnelle, pour nous raconter des histoires. Les phrases sont rythmées, traversent les lieux et le temps. Elle voyagera, vagabondera dans le monde avant de s’installer aux Etats-Unis.
Pour l’heure, ne racontons pas tout, la mère, la grand-mère, elle écrit, elle lit : “Je restais des journées entières, allongée à plat ventre sur mon lit, dans le pénombre des volets mi-clos, accrochée à mon livre comme à une planche de salut...” Les paperolles deviennent des “papillotes”, elle a une amie, des visions, le cinéma, ces mouches qui se promènent dans l’humeur vitrée, le rayon qui révèle les insectes nocturnes, de vieux journaux, une nacelle, un observatoire...
La fiction est vérité, elle est réelle. Elle est inoubliable, comme cette luciole qui brille si faiblement mais d’une manière si étrange qu’on se demande si elle était bien là, si nous n’avons pas rêvé ; son souvenir incrusté dans la pupille, son éclat... oui, nous l’avons bien vu, c’est donc cela aussi, la tendresse d’un regard.
Nous étions las de cette journée comme de bien d’autres, nous nous étions oubliés, nous voici rendus à nous-mêmes comme pour des retrouvailles, avec une amie que nous ne voyons que par intermittences, avec un souvenir inopiné glissant à la nuit tombante, près de cette tour, sur une route de campagne, avec cette femme, ce personnage, aussi vrai et vivant que nous. Il fait frais. On respire le bon air. On voit les étoiles.
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La Grande Sauvagerie, Christophe Pradeau, Editions Verdier
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Post-scriptum : c’est mon dernier texte pour le blog, je passe le relais à mon collègue Thomas Scolari. Merci pour vos commentaires et vos messages, à très bientôt. Nicolas.


Nicolas Jalageas, Nicolas Jalageas, né en 1979, est libraire aux Cahiers de Colette, à Paris. Il est tombé dans les livres quand il était petit.
