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19
Mai
[Lire le monde]

La bibliothèque hyper-lieu

La théorie de la bibliothèque troisième lieu, défendue par d'excellents observateurs comme Mathilde Servet ou Claude Poissenot, a l'immense avantage de mettre l'accent sur la force motrice qui tire en avant les bibliothèques publiques aujourd'hui, à savoir la prise en compte des environnements et des usages, et non plus seulement, et de manière exclusive, celle de l'offre documentaire conçue comme une prescription autosuffisante.

Cette théorie, lorsqu'elle est intelligemment utilisée, ne signifie pas que la documentation et les collections n'ont plus d'intérêt, au contraire. Elle signifie, point de vue autrement plus exigeant que celui de ses opposants, que l'offre de contenus doit se situer et, surtout, se construire à l'interface d'un savoir constitué, dont le bibliothécaire hérite par de multiples canaux institutionnels, et des horizons d'attente de divers usagers. Mieux, elle suggère que les formes de la médiation (l'environnement, l'accueil, l'accompagnement) font partie du contenu.

Il n'est pas de meilleure illustration récente des fondements de cette approche que l'article paru, ce jeudi, dans Le Monde, à propos de la manière d'enseigner à Harvard, cette Mecque de la rigueur scientifique. On y apprend à quel point la façon d'enseigner et de prendre en compte le point de vue de chaque étudiant constitue une part essentielle de l'excellence universitaire. « Les cours doivent plairent. Il ne faut pas que les élèves s'ennuient et nous devons toujours nous interroger : comment sera reçu mon cours ? Cette question, je ne me l'étais jamais posée lorsque j'enseignais en France, seulement préoccupée du contenu du cours », écrit l'auteur.

On voudrait parfois nous faire croire qu'il y aurait, d'un côté, les serviteurs compétents, sérieux et modestes d'un savoir validé et, de l'autre, des saltimbanques, légèrement démagogues, soumis à la loi de l'offre et de la demande. La réalité est bien différente. Il suffit d'aller voir les trésors d'intelligence que déploient nos collègues dans certaines bibliothèques municipales afin de réunir les conditions d'un gai savoir à l'usage de tous pour comprendre que la ligne de démarcation est ailleurs. Elle se situerait plutôt entre l'application mécanique de stéréotypes issus d'a priori socioculturels et le partage d'un savoir rendu de plus en plus riche et complexe du fait de la pluralité de ses acteurs.

La théorie du troisième lieu a cependant une faiblesse, dont ses défenseurs sont parfaitement conscients. Originellement, elle s'applique à des lieux, comme les cafés, dont l'indétermination permet à chacun d'échapper à ses dépendances privées ou professionnelles pour tisser librement de nouvelles appartenances. Elle s'applique, en quelque sorte, à des formes vides, ouvertes à toutes les opportunités. Or, même si les bibliothèques sont, effectivement, des lieux ouverts de mixité sociale, elles sont tout sauf indéterminées dans leur fonction. Elles ne se limitent pas à des canapés design et accueillants. Elles sont, au contraire, structurées autour d'une ambition bien précise qu'il ne faudrait pas oublier ou minimiser et qui consiste à faciliter l'appropriation des connaissances (au sens large et culturel du terme). Cette fonction cognitive est la raison d'être de la bibliothèque.
Or, cette fonction, dans le contexte actuel de la société de la connaissance, doit se déployer suivant des axes multiples qui s'entrecroisent en un réseau complexe et dynamique, bien loin de la linéarité de la diffusion descendante ou du simple accès tel qu'on le concevait, il y a encore une vingtaine d'années. Elle doit articuler la construction d'une offre à l'expression d'attentes précises. Elle doit combiner divers niveaux d'approche, plus ou moins spécialisés, plus ou moins amateurs. Elle doit intégrer des points de vue culturels, générationnels, idéologiques, différents. Elle doit favoriser les ponts entre les temps que chacun consacre au travail, aux loisirs, aux affaires privées, à l'éducation, à la vie collective. Elle doit faire le lien entre le local et le global. Elle doit être capable de jouer sur toute la gamme de ce qui constitue un espace mental digne de ce nom : intelligence et sensibilité, pratique concrète et spéculation, solitude et partage.

Peu d'institutions sont à même de remplir autant que les bibliothèques publiques ce nouveau contrat du savoir. C'est pourquoi la notion de troisième lieu est un peu réductrice. Mieux vaudrait parler d'hyper-lieu, comme l'on parle d'un hypertexte ou d'un hypermédia, c'est-à-dire d'une structure complexe, multidimensionnelle.

Les bibliothèques ont toujours été, dans une certaine mesure, des hyper-lieux. C'est pourquoi leur image n'a jamais été aussi claire et percutante que celle des opéras ou des musées. Personne n'eût osé dire qu'elles n'étaient pas essentielles, mais elles faisaient partie des meubles comme les réseaux d'eau ou d'électricité. Aujourd'hui, précisément, l'heure est aux réseaux et aux configurations complexes. Dès lors, l'heure est aussi au renforcement de ces points de cristallisation dont tout réseau a besoin. Les événements en font partie, mais aussi les bibliothèques publiques. Les uns dans l'acuité de l'instant, les autres dans la maturation de la durée. Pour peu que les citoyens et leurs représentants en prennent pleinement conscience et que des bibliothécaires en éveil s'y consacrent, les bibliothèques publiques vont devenir véritablement nos maisons du savoir.
La bibliothèque publique est un lieu de sérendipité irremplaçable, mais l'autodidacte de La Nausée sartrienne ne s'y retrouve pas seul dans les rayons, il ne fait pas les « noeuds » entre ses apprentissages. Il est bousculé, certes dérangé par Roquentin, le personnage principal qui s'avère être... un bibliothécaire. Insistons sur la nécessité de la présence humaine professionnelle dans une bibliothèque pour guider, suggérer, accueillir, partager.
Est-il souhaitable que se développent les « espaces hyper-lieu » ? Dans ces espaces, la lecture n'en serait pas la priorité, il s'agirait dit-on de la désacraliser (des postes d'ordinateur occuperaient les tables, les couleurs du mobilier seraient en effet fluo-flashy-édulcorées, et la station de lecteurs ne serait pas souhaitée). On pense y mettre de la musique, des compagnies de théâtre en impromptu, des cours délocalisés de ceci et cela. Il s'agit « d'occuper l'espace » où accessoirement des livres sont déposés. L'ambition serait de « plaire » de toutes les façons possibles, dans l'espoir lointain, non maîtrisé, que cela amène au final des « non lecteurs » à lire... qu'ils lisent avec plaisir ou pas mais qu'ils lisent...
But louable, mais comment évaluer l'efficacité sur la lecture publique de ces espaces, c'est une autre affaire... à Rennes, dans le quartier St-Martin, nous ne le savons toujours pas.
Commentaires Posté par : Phalippou Catherine | 19 mai 2012 à 23:04:09
2/2 : Il paraît qu'un hypertexte permet de « naviguer ». Pour cela - c'est sûr - pas besoin de « sortir les rames ». Cliquons. Mais les infos accessibles d'un coup de « clic » sont-elles fiables ? La mise à disposition ludique d'infos peut renseigner, en plus on peut intervenir dans le réseau par ses propres contributions, ce qui est gratifiant et encourage l'investissement rétorquera-t-on, mais aucun article n'est mis en débat avant publication. La charte appliquée par le webmaster n'exige pas de ce dernier qu'il soit apte à critiquer tous les contenus proposés, il n'en serait pas capable. Bref ce qui compte c'est qu'il y ait du contenu vite accessible vite parcouru... et nous les enseignants, nous retrouvons cette culture en boîte dans les copies de philosophie de nos terminales (« mais Madame, j'ai fait des recherches...»).
La curiosité qui se gave de culture du clic... est-elle enrichissante ? Comment une bibliothèque hyper-lieu pourra-t-elle échapper à l'Ere du vide (Lipovetsky) ? Celui qui apprend à tenir les rames ne craint plus les ampoules (médiocre mon image...) et ne se laisse pas mener en bateau (je l'ai tout de même continuée...).
Pour que nous nous sentions chez nous dans une « Maison du savoir », il ne faut pas que ce soit un couloir ou l'on ne fait que se servir et passer... multiplions les places avec réverbères conseille Pierre Rosanvallon inspiré par Sieyès ( La Société des égaux) et l'espace sera public. Facile à dire, pas facile à faire ?
Commentaires Posté par : Phalippou Catherine | 19 mai 2012 à 23:05:14
Cette notion d'hyper-lieu est captivante je trouve ! Je la ressens bien en harmonie avec les développements actuels de technologie particulière au web 3D. L'idée (que je teste par exemple sur mon propre incubateur MétaLectures) est de permettre à toutes personnes connectées de partager une même expérience et de communiquer entre elles avec des fonctionnalités multi-utilisateurs en synchrone, que ne permettent pas les sites web ou les portails traditionnels (2D) des bibliothèques, et qui se révèlent donc uniques pour renforcer l'aspect présentiel (sentiment d'immersion et de découverte plus proche d'une présence réelle) et pour favoriser les échanges humains (coprésence et échanges entre plusieurs visiteurs et/ou personnels de la bibliothèque...). Nous sommes bien là je pense dans la structure multidimensionnelle que vous évoquez, et en chemin vers des bibliothèques du 21e siècle, pour lesquelles les dimensions physique et numérique seront en symbiose, et non plus comme deux milieux étrangers l'un à l'autre.
Commentaires Posté par : Lorenzo SOCCAVO | 21 mai 2012 à 18:34:44
Merci pour cet article qui m'interpelle vivement. La bibliothèque comme interface qui fait écran, connectée à son écosystème, ses contextes proches et lointains, ses visiteurs et opérateurs, c'est ce que j'avais évoqué pour la BnF au cours d'une session de formation sur les réseaux sociaux que j'animais alors. J'évoquais la notion d'hyperlieu comme transformation future de la bibliothèque 2.0. Cette notion d'hyperlieu se prête complètement à cet « endroit » qu'est la bibliothèque qui a beaucoup à gagner en imaginant des usages mixant réseaux sociaux, services contextualisés, objets communicants, interactions in situ, à distance, en temps réel, en différé... Je développe cette notion d'hyperlieu et les nouveaux usages qui peuvent émerger sur mon blog, le lieu qui fait interface, certes sous l'angle marketing (désolé ;) mais surtout des opportunités d'interactions que permettent les nouveaux usages de l'hyperlieu.

http://fverron.blogspot.fr/2009/06/lapres-web-2-0-le-grand-virage-est.html
Commentaires Posté par : François VERRON | 07 juin 2012 à 16:41:32

auteur

 
Patrick BazinPatrick Bazin, Patrick Bazin est directeur de la Bibliothèque publique d'information (Centre Pompidou). Une grande partie de son parcours professionnel s'est déroulée, après un passage à l'Ecole des Mines de Paris, où il a beaucoup appris dans de nombreux domaines, à la Bibliothèque municipale de Lyon, dont il a assuré la direction de 1992 à 2010. Il s'intéresse, depuis toujours, à l'impact des nouvelles technologies cognitives sur l'évolution des paradigmes culturels. (c) photo Cécile DESAUZIERS/BPI

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