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Un rapport qui va loin


L'Inspection Générale des Bibliothèques vient de publier un rapport sur les métiers qui signe un tournant conceptuel majeur et que l'on doit applaudir.

Dire que le bibliothécaire devra, de plus en plus, faire de la médiation et se préoccuper des usages est devenu assez banal. Mais, franchir le pas jusqu'à écrire que « le centre de gravité se déplace des collections vers le public », que l'on doit s'orienter vers « la production de contenus » en direction de « publics cibles » et que le triptyque « mixité des métiers », « externalisation » et « expertise » doit s'imposer relève d'une tout autre audace de la part d'une telle autorité. C'est d'un véritable basculement dont il est question.

D'autant que les inspecteurs ont la subtilité de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Ils opèrent par hybridation et glissements progressifs. Ainsi, les collections physiques gardent toute leur pertinence, à condition, cependant, d'en assurer une « valorisation collective », autrement dit de les considérer comme les interfaces dynamiques et vivantes d'une connaissance en acte. Autre exemple, le catalogage oui, à condition qu'il se hausse au niveau des nouvelles exigences du web sémantique et se coule intelligemment dans le flux de données. Moyennant quoi les bibliothèques peuvent avoir encore un bel avenir dans une société de la connaissance guettée par le relativisme.

Les implications statutaires de ces orientations vont loin. Et encore le rapport n'en épuise-t-il pas toutes les conséquences. Espérons qu'à un moment où la tentation est grande de réduire le rôle des bibliothèques à la conservation du patrimoine ou à la fourniture d'espaces de travail et de vie commune, ce rapport suscite une nouvelle pensée de la bibliothèque comme opérateur de connaissance.

03/05/2013




Sur le pont d'Avignon (vers une politique du savoir)


De passage à Avignon, j'ai eu la chance de pouvoir échanger avec des élus. J'en tire le sentiment qu'une grande maturation s'est opérée, depuis quelques années, autour de la problématique du savoir et, par la même occasion, des bibliothèques. Ce champ qui, pendant longtemps, a pu sembler bien éloigné des séductions de la culture, du moins dans son acception restreinte, devient désormais un enjeu majeur.

A cela, plusieurs raisons :


- si la culture ne veut pas se réduire définitivement à une activité purement consumériste, elle doit se préoccuper des conditions de sa réception et de la formation des publics.

- après une période de simple démocratisation des œuvres, c'est-à-dire d'une plus large accession des couches moyennes à la grande tradition occidentale, il semble qu'il faille aller plus loin et renouveler le processus de création lui-même en multipliant et diversifiant ses acteurs, à l'échelle locale et mondiale.

- la culture découvre ou redécouvre qu'elle n'est pas une sphère à part, mais la composante d'une activité humaine plus vaste

- en faisant interférer les différents modes d'expression - savants ou quotidiens, théoriques ou pratiques, spéculatifs ou sensibles - par une manipulation de symboles communs, la révolution numérique décloisonne les domaines d'activité et donne une place centrale aux processus cognitifs

- héritières de la culture livresque, qui fut longtemps la culture des cultures, les bibliothèques publiques apparaissent comme des carrefours, des passerelles indispensables. Leur capacité à produire des repères dans le chaos informationnel, mais aussi à éviter la tribalisation des esprits et des communautés - à laisser ouvert le jeu des possibles - semble de plus en plus précieuse aux yeux des décideurs soucieux de « faire société ».


Une telle maturation ne s'explique pas uniquement par la crise, qui nous transformerait de cigale en fourmi. Elle nous renvoie à un phénomène plus profond qui touche symétriquement le livre et les formes plus sensibles de l'art en les rapprochant dans une même interrogation quant à notre capacité à comprendre encore le monde. Le fait d'avoir en ligne de mire, par exemple, l'éducation artistique ne signifie pas seulement que l'histoire de l'art apprise dans les livres peut être une composante de l'éducation - ce qu'elle a toujours été -, mais que la pratique de l'art elle-même doit devenir pour chacun l'un des chemins de la connaissance, au même titre que les mathématiques ou la physique, il rejoint une tendance plus générale à considérer le savoir, au-delà du seul périmètre scolaire, comme un continuum traversant toutes les activités humaines et pouvant faire l'objet d'une politique spécifique (comme à Lyon ou Toulouse), quand il ne s'agit pas d'en faire le cœur même de toute politique.

Une difficulté à mettre ensemble la foultitude des occurrences qui nous traversent

S'il est une question qui taraude le champ culturel, beaucoup plus que celle des subventions, c'est bien celle de son utilité au regard du désarroi cognitif dans lequel nous sommes. Ce désarroi n'est pas dû à un manque d'information : elle pullule. Pas davantage à un manque d'outils de compréhension : ils n'ont jamais été aussi sophistiqués. Peut-être s'agit-il, d'une difficulté à mettre ensemble la foultitude des occurrences qui nous traversent. Devenu à lui seul un microcosme, l'individu éprouve toute la diversité contradictoire du monde et ne se satisfait plus de réponses tranchées, d'autant qu'il n'est même plus très sûr de parler le même langage que ses congénères. Rendre, non pas congruentes (vieille lune de la modernité), mais, au moins, commensurables toutes les expériences, voilà le programme minimal auquel nous nous sentons confusément appelés.


En cela nous restons fidèle au projet des Lumières, un projet né du livre justement. A ceci près qu'une certaine forme d'encyclopédisme imaginait pouvoir classer le réel - un réel encore assez statique et pauvre, somme toute - alors qu'aujourd'hui, confrontés à la complexité croissante de celui-ci, de façon moins arrogante, nous l'indexons. Et pas dans les livres. Dès lors, le projet des Lumières prend une tournure différente. Il prend acte de la singularité des êtres, des mœurs et des discours et ne cherche pas à la réduire. Il ambitionne, plutôt, de la parcourir et de permettre à chacun d'y tracer son chemin en partageant avec les autres une même acceptation de la diversité et une même ouverture à l'exploration des possibles.


Ouvrir le champ, mettre en relation, apprendre à utiliser toute la panoplie des outils de lecture, d'écriture et d'expression qui se mettent à notre portée, se frotter à d'autres univers sociaux, culturels  et générationnels, étendre son écosystème personnel, voilà notre nouvelle frontière et celle des politiques. Voilà le nouvel horizon d'une politique du savoir. Voilà une nouvelle opportunité pour les bibliothèques, dont le modèle trouve, une fois de plus depuis des millénaires, à se renouveler. A suivre ...

23/07/2012




En passant par Montreuil


Rien d'excitant ni d'excité lors du dernier congrès ABF, à Montreuil. Pas d'engouement pour telle ou telle révolution, fût-elle numérique, ou d'angoisse excessive devant l'avenir incertain des bibliothèques. Pas d'affrontement entre les tenants du tout collection et ceux du marketing, entre ceux du numérique à tout crin et ceux de l'objet livre. Ce genre de plaisir ambigu n'est plus de mise en une période de crise, renforcée par l'entre-deux électoral. Du coup, la recherche de l'équilibre et une forme de maturité semblent l'emporter.

J'ai saisi, cependant, au détour d'un échange, un mot qui me semble cristalliser ce qui va, peut-être, devenir, le vrai débat des prochaines années. Il s'agit du mot « émotion », pris par une intervenante comme l'antithèse de ce que vise la bibliothèque En effet, dans un monde d'émotions à fleur de peau, de spectacles à gogo et de zapping, la bibliothèque n'est-elle pas, ne doit-elle pas être, l'institution de la distanciation, de la méditation, de la construction lente d'un vrai savoir ?

Face à des élus séduits par les paillettes de l'événementiel (spectacle vivant, performances de l'art contemporain, etc.) et prompts à leur accorder la plus grosse part du gâteau, les bibliothécaires ne doivent-ils pas faire valoir leur aptitude à construire du sens, à favoriser un véritable espace public du savoir, à faire société, en somme ? Cette question est loin d'être triviale. On peut penser, comme moi, que la bataille du moteur de recherche est perdue depuis belle lurette par les bibliothèques et que la qualité de l'accueil est tout aussi importante que celle de l'offre documentaire sans, pour autant, jeter le bébé avec l'eau du bain et faire fi de la mission intellectuelle de la bibliothèque.

C'est même tout l'inverse : redéfinir cette fonction à l'heure des moteurs de recherche, des réseaux sociaux et de la prolifération de l'action culturelle est de toute première nécessité. Néanmoins, il ne faut pas se tromper d'époque. Bien des oppositions sur lesquelles reposaient, naguère, nos certitudes doivent être, non pas niées, mais revisitées, relativisées. Par exemple, celles opposant l'éducation au loisir, les travaux savants aux pratiques amateurs, les savoirs pratiques à la théorie, la réflexion à l'émotion.

Ce qui est en jeu, c'est moins le fait qu'il faille prendre du recul pour comprendre une situation que l'idée suivant laquelle ce recul impliquerait une coupure, voire une hostilité vis-à-vis de toute autre forme d'appréhension du monde. Tant que le livre était quasiment le seul outil de cette appréhension, ce genre d'idée était pertinente : le dispositif du retrait individuel dans la lecture fondait la seule épistémologie et le seule modèle éducatif possibles. Mais, aujourd'hui, bien d'autres dispositifs s'entrecroisent, brouillant les frontières et enrichissant considérablement le champ du savoir pour en faire une expérience globale et permanente, où l'émotion a sa place. C'est pourquoi l'argument qui consiste à opposer le sérieux des bibliothèques aux séductions du spectacle vivant ou de l'art contemporain tombe souvent à plat auprès des décideurs.  

Mieux vaut penser les bibliothèques comme des actrices, parmi d'autres, d'une vie intellectuelle et culturelle foisonnante, où se combinent diverses formes d'expression. Mieux vaut réfléchir à la façon de donner leur place à ces formes d'expression au sein des bibliothèques, en partant du constat que la lecture et l'écriture prennent des formes de plus en plus variées. En partant du constat, également, que les autres institutions culturelles ont déjà fait cette analyse et, en retour, intègrent la culture du livre, de diverses manières, à leurs activités. Alors, gardons-nous de toute attitude défensive. Explorons avec confiance les nouveaux territoires de la connaissance.13/06/2012




La bibliothèque hyper-lieu


La théorie de la bibliothèque troisième lieu, défendue par d'excellents observateurs comme Mathilde Servet ou Claude Poissenot, a l'immense avantage de mettre l'accent sur la force motrice qui tire en avant les bibliothèques publiques aujourd'hui, à savoir la prise en compte des environnements et des usages, et non plus seulement, et de manière exclusive, celle de l'offre documentaire conçue comme une prescription autosuffisante.

Cette théorie, lorsqu'elle est intelligemment utilisée, ne signifie pas que la documentation et les collections n'ont plus d'intérêt, au contraire. Elle signifie, point de vue autrement plus exigeant que celui de ses opposants, que l'offre de contenus doit se situer et, surtout, se construire à l'interface d'un savoir constitué, dont le bibliothécaire hérite par de multiples canaux institutionnels, et des horizons d'attente de divers usagers. Mieux, elle suggère que les formes de la médiation (l'environnement, l'accueil, l'accompagnement) font partie du contenu.

Il n'est pas de meilleure illustration récente des fondements de cette approche que l'article paru, ce jeudi, dans Le Monde, à propos de la manière d'enseigner à Harvard, cette Mecque de la rigueur scientifique. On y apprend à quel point la façon d'enseigner et de prendre en compte le point de vue de chaque étudiant constitue une part essentielle de l'excellence universitaire. « Les cours doivent plairent. Il ne faut pas que les élèves s'ennuient et nous devons toujours nous interroger : comment sera reçu mon cours ? Cette question, je ne me l'étais jamais posée lorsque j'enseignais en France, seulement préoccupée du contenu du cours », écrit l'auteur.

On voudrait parfois nous faire croire qu'il y aurait, d'un côté, les serviteurs compétents, sérieux et modestes d'un savoir validé et, de l'autre, des saltimbanques, légèrement démagogues, soumis à la loi de l'offre et de la demande. La réalité est bien différente. Il suffit d'aller voir les trésors d'intelligence que déploient nos collègues dans certaines bibliothèques municipales afin de réunir les conditions d'un gai savoir à l'usage de tous pour comprendre que la ligne de démarcation est ailleurs. Elle se situerait plutôt entre l'application mécanique de stéréotypes issus d'a priori socioculturels et le partage d'un savoir rendu de plus en plus riche et complexe du fait de la pluralité de ses acteurs.

La théorie du troisième lieu a cependant une faiblesse, dont ses défenseurs sont parfaitement conscients. Originellement, elle s'applique à des lieux, comme les cafés, dont l'indétermination permet à chacun d'échapper à ses dépendances privées ou professionnelles pour tisser librement de nouvelles appartenances. Elle s'applique, en quelque sorte, à des formes vides, ouvertes à toutes les opportunités. Or, même si les bibliothèques sont, effectivement, des lieux ouverts de mixité sociale, elles sont tout sauf indéterminées dans leur fonction. Elles ne se limitent pas à des canapés design et accueillants. Elles sont, au contraire, structurées autour d'une ambition bien précise qu'il ne faudrait pas oublier ou minimiser et qui consiste à faciliter l'appropriation des connaissances (au sens large et culturel du terme). Cette fonction cognitive est la raison d'être de la bibliothèque.
Or, cette fonction, dans le contexte actuel de la société de la connaissance, doit se déployer suivant des axes multiples qui s'entrecroisent en un réseau complexe et dynamique, bien loin de la linéarité de la diffusion descendante ou du simple accès tel qu'on le concevait, il y a encore une vingtaine d'années. Elle doit articuler la construction d'une offre à l'expression d'attentes précises. Elle doit combiner divers niveaux d'approche, plus ou moins spécialisés, plus ou moins amateurs. Elle doit intégrer des points de vue culturels, générationnels, idéologiques, différents. Elle doit favoriser les ponts entre les temps que chacun consacre au travail, aux loisirs, aux affaires privées, à l'éducation, à la vie collective. Elle doit faire le lien entre le local et le global. Elle doit être capable de jouer sur toute la gamme de ce qui constitue un espace mental digne de ce nom : intelligence et sensibilité, pratique concrète et spéculation, solitude et partage.

Peu d'institutions sont à même de remplir autant que les bibliothèques publiques ce nouveau contrat du savoir. C'est pourquoi la notion de troisième lieu est un peu réductrice. Mieux vaudrait parler d'hyper-lieu, comme l'on parle d'un hypertexte ou d'un hypermédia, c'est-à-dire d'une structure complexe, multidimensionnelle.

Les bibliothèques ont toujours été, dans une certaine mesure, des hyper-lieux. C'est pourquoi leur image n'a jamais été aussi claire et percutante que celle des opéras ou des musées. Personne n'eût osé dire qu'elles n'étaient pas essentielles, mais elles faisaient partie des meubles comme les réseaux d'eau ou d'électricité. Aujourd'hui, précisément, l'heure est aux réseaux et aux configurations complexes. Dès lors, l'heure est aussi au renforcement de ces points de cristallisation dont tout réseau a besoin. Les événements en font partie, mais aussi les bibliothèques publiques. Les uns dans l'acuité de l'instant, les autres dans la maturation de la durée. Pour peu que les citoyens et leurs représentants en prennent pleinement conscience et que des bibliothécaires en éveil s'y consacrent, les bibliothèques publiques vont devenir véritablement nos maisons du savoir. 19/05/2012




En écoutant Heifetz


Qu'est-ce qui nous éloigne aujourd'hui d'Heifetz, malgré sa technique insurpassée, et nous rend si difficiles à admettre ses plus brillantes interprétations ?  Sans doute avons-nous perdu le sens de la conversation. Au déroulement d'une phrase musicale souple et nerveuse, expressive et convaincante, nous préférons la profondeur du grain sonore ou l'impact émotionnel d'un éclat. A l'échange d'arguments nous préférons l'expérience d'un état. A l'expression nous préférons l'immersion.
 
Comment un bibliothécaire, un homme du livre, ne pourrait-il pas tirer des « signaux faibles » qu'émettent ainsi les mutations de la sensibilité musicale des enseignements utiles à une meilleure compréhension des fondements intellectuels de son métier ? Un métier longtemps basé sur la croyance en une communauté d'individus souverains, singuliers dans leurs fors intérieurs, mais aptes à partager par la discussion la diversité de leurs points de vue grâce à la monnaie commune du savoir et à ses lieux d'échange.

La rhétorique d'Heifetz correspond à l'acmé d'une belle idée, celle d'une société de libres interlocuteurs. On a pu croire, un temps, qu'Internet allait parachever cette utopie en multipliant les acteurs, en accélérant les échanges et en rendant commensurables toutes choses par la vertu d'un métalangage commun. Force est de constater que ce rêve de bibliothèque universelle, en se réalisant, se mue en une autre réalité et nous met à l'épreuve quasi nerveuse d'une complexité radicale, d'une mise en abîme vertigineuse.

On aurait pu penser que la révolution numérique se bornait à donner plus de vivacité à la communication écrite en la libérant du livre et l'on s'aperçoit que c'est l'expression écrite elle-même, comme représentation du monde, qui se trouve englobée, chamboulée, dans un écosystème d'occurrences où tout fait signe et devient manipulable. Au-delà de l'écran - simple avatar de la page - se profile déjà un monde d'objets, de gestes, de postures, d'images, de sons, de communautés, tous signifiés et signifiants, mémorisants et mémorisés, transmis et transmetteurs, qui va transformer les conditions d'intelligibilité du monde et dont l'art contemporain nous donne un avant-goût.

Rien de dramatique, cependant, pour les bibliothèques. Elles auraient pu, au contraire, s'inquiéter de ce qui n'eût été qu'une fausse révolution numérique, la simple substitution du livre numérique au livre papier. Mais, le livre a encore un avenir dans notre futur écosystème car c'est un objet signifiant dont nous devons exploiter davantage les potentialités. Quant au bibliothécaire, il n'est pas fétichiste. Sa fonction médiatrice ne demande qu'à élargir la gamme de ses points d'appui. Tout reste à inventer dans un monde dont l'intelligibilité aura, plus que jamais, besoin d'intermédiaires. Affaire à suivre, en somme ...

09/05/2012




Trois hypothèses sur les bibliothèques


Je regrette de ne pas avoir pu assister au dernier congrès de l’ABF, dont Livres Hebdo s’est fait l’écho. Des questions essentielles sur l’avenir des bibliothèques ont été débattues avec, semble-t-il, moins de langue de bois que d’habitude, sous la houlette de Dominique Arot.

Le sacro-saint verrou de la collectionnite aigue et de toute la panoplie de ses prétentieuses « politiques » documentaires semble perdre de sa superbe devant la dure et excitante réalité des temps. Les bibliothécaires, qui se rassurent à bon compte en pensant être le dernier rempart contre la barbarie, s’aperçoivent que le monde change et qu’il serait peut-être temps de prendre en compte les attentes d’un public moins démuni et plus exigeant qu’on ne l’imagine.

Qu’il s’agisse des horaires d’ouverture, de la performance des services ou de notre capacité à être à la hauteur de nos ambitions intellectuelles (dans un monde où les connaissances, quoi qu’on dise, sont de plus en plus largement partagées), nous avons du pain sur la planche pour rester dans la course.

Trois hypothèses s’offrent à nous.

La première consiste à poursuivre le mythe de la bibliothèque universelle comme Don Quichotte un rêve de chevalerie. Ses tenants, doux utopistes platoniciens, pensent le réaliser avec Internet, en s’imaginant, cependant, que seule la bibliothèque peut garantir un ordonnancement global du savoir et nous éviter de sombrer dans le chaos d’un web sans foi ni loi. Ils n’ont pas compris que ce qui est en cause aujourd’hui c’est justement l’idée même d’un ordonnancement du savoir ou du savoir comme ordonnancement. La bibliothèque est en crise précisément parce qu’elle a du mal à intégrer le fait que le savoir devient, plus que jamais, processus, réseau d’interactions, créativité et que le bibliothécaire doit composer et recomposer sans cesse avec un usager devenu acteur système. Croire que la bibliothèque puisse jouer les juges de paix et occuper le centre d’un univers qui n’en a plus est une impasse.

La deuxième hypothèse consiste à se replier sur les livres. Elle est loin d’être rétrograde. Après tout, peut-on imaginer, à horizon de quelques dizaines années encore, une bibliothèque sans livres ? Alors qu’on peut très bien l’imaginer sans cd audio ou vidéo, sans accès Internet. Dans un monde saturé d’informations, aménager des oasis du livre animées par un personnel compétent et passionné peut représenter une véritable ambition qualitative. Mais celle-ci se heurte à la question du nombre, surtout quand il s’agit de rendre des comptes aux élus. Dans une société où la démocratisation de la culture se doit de « toucher » un public toujours plus large, une telle hypothèse est vouée à l’échec. L’objection à cette solution, avouons-le, n’est donc pas d’ordre culturel mais purement pragmatique…

Troisième voie : celle du public justement. A partir du moment où les bibliothèques sont des établissements culturels recevant du public, le plus sûr moyen, pour elles, de prospérer est d’inventer chaque matin de quoi satisfaire ce public, sans s’enfermer dans un concept a priori de leurs « missions ». Le parallèle avec l’univers de la distribution m’a toujours semblé éclairant : l’offre et les services y évoluent sans cesse, au point, parfois, qu’il est difficile de reconnaître le magasin à quelques années d’intervalle. Transposée dans le domaine des bibliothèques cette logique peut signifier une très grande plasticité de l’offre et des compétences mises en œuvre. Ce qui en assure l’identité et la continuité c’est, alors, un mode de fonctionnement centré sur la médiation des connaissances et une inscription dans le territoire privilégiant la proximité et l’accueil de tous tout au long de la vie. C’est aussi, je l’ai dit, l’indispensable présence tutélaire des livres qui, sans être exclusive, induit un certain style de rapport au savoir et au monde valorisant l’autonomie de l’individu.

Cette troisième voie peut sembler floue. En effet, où commence et où s’arrête la bibliothèque ? La réponse n’est sans doute plus dans la définition d’un périmètre d’activité intangible, pas plus, d’ailleurs, que pour les autres institutions culturelles qui ne cessent de sortir du cadre afin de gagner de nouveaux publics. Inventer chaque jour de nouvelles formes de médiation, prouver le mouvement en marchant, sans tabous et avec audace, comme savent si bien le faire les bibliothèques du nord de l’Europe, telle est, sans doute, la voie de l’avenir.

19/06/2007




French paradox


Lorsque je participais, il y a déjà pas mal d’années, à la commission du ministère de la Culture sur le livre numérique, j’avais suggéré que l’on puisse, d’un clic, passer d’une notice de catalogue de bibliothèque à celle d’une librairie en ligne, et inversement. Je ne méconnaissais pas les obstacles des marchés publics, mais il me semblait intéressant d’envisager les usages du livre comme un continuum et d’explorer de nouveau modes de coopération entre bibliothèques et librairies. Aujourd’hui l’idée est totalement dépassée. Le public de l’Internet n’a plus besoin qu’on lui mâche ce genre de travail et ce sont plutôt les bibliothécaires qui vont chercher dans les grands catalogues de vente en ligne des idées d’acquisition. A chaque métier sa mission, en somme, et aux moteurs de recherche la synthèse.

C’est pourquoi je suis étonné de lire dans Livres Hebdo qu’Europeana va peut-être permettre de consulter des pages de livres sous droits et en faciliter l’achat. Je ne suis pas sûr que cette idée, pas plus que la mienne, ait un avenir économique sérieux. Mais, surtout, elle me semble en contradiction avec les orientations affichées par la BnF. En effet, n’y a-t-il pas un paradoxe, bien français, à fustiger les partenariats de numérisation avec de grands opérateurs privés (même pour des ouvrages tombés dans le domaine public) et à transformer une bibliothèque nationale en faire-valoir du commerce, fût-il du livre ? A défendre la construction raisonnée d’une bibliothèque numérique, fidèle aux racines culturelles de l’Europe, tout en concoctant ce qui pourrait vite ressembler à un portail de vente en ligne, forcément soumis au flux chaotique du marché mondialisé ?

Ce qui me gêne, ce n’est pas la louable volonté de la BnF d’innover dans le domaine des services, ni son attirance pour l’économie mixte. Non, c’est le double discours ainsi développé, qui ressemble à la maxime « fais ce que je te dis, mais pas … ». D’un côté, une leçon de vertu est donnée aux bibliothèques françaises et à la terre entière au nom d’une certaine exception culturelle, d’un autre côté, on s’engage, de fait, dans une compétition effrénée pour la concentration de toutes les formes d’accès au savoir.

Encore une fois, je ne critiquerai certainement pas, sur le fond, les évolutions actuelles de la BnF, car elles tentent légitimement de répondre aux enjeux contradictoires du moment et la BnF fait preuve, en la matière, d’un dynamisme et d’une inventivité sans précédent. Mais il faudrait qu’un établissement aussi exemplaire encourage les autres bibliothèques à faire de même et favorise la diversité des expériences. Il faudrait qu’à l’heure des réseaux et de la décentralisation, sa stratégie n’apparaisse pas seulement comme le désir de ressembler au monopole qu’elle combat.


21/05/2007




Pour une politique du savoir


Il y a fort à parier que les années à venir vont voir la thématique du savoir monter en puissance pour englober finalement celle de l’éducation et de la culture et donner, par la même occasion, une nouvelle légitimité aux bibliothèques publiques.

Pourquoi une tel changement ? Parce que – c’est désormais un poncif – nous sommes véritablement entrés dans une société où la connaissance devient l’ingrédient de base de n’importe quelle activité, fut-elle la plus « manuelle » et la plus quotidienne - et ce tout au long de la vie.

Mais, l’éducation nationale, conçue d’abord comme une transmission verticale de savoirs stables, exclusivement destinés à la formation première des individus, peine à prendre en compte ce nouveau contexte où les connaissances évoluent sans cesse, où leur appropriation prend des formes de plus en plus transversales et participatives, où l’existence de chacun d’entre nous est appelée à dépendre de notre capacité à évoluer avec un environnement en perpétuel changement. A contrario, la sphère culturelle semble capable de proposer un rapport au savoir plus global et plus largement partageable en donnant une place importante à la sensibilité, à l’expérience directe, à la convivialité. Elle court, cependant, le risque de sombrer dans un pur consumérisme à courte vue et d’être annexée par un événementiel propice à tous les clientélismes ou instrumentalisée dans les parcs à thème du patrimoine culturel.

Nous sommes donc ici, comme dans bien d’autres domaines, parvenus à un tournant. L’opportunité se présente de favoriser dans l’ordre de l’éducation et de la culture une convergence semblable à celle que connaissent les technologies de l’information (et que celles-ci, d’ailleurs, peuvent favoriser). En quoi cette convergence devra-t-elle consister ? D’abord, sans doute, dans un mixage novateur entre les méthodes de l’enseignement et les nouvelles formes de médiation culturelles. Ensuite, dans un accès le plus aisé et le plus large possible aux contenus, quelles que soient leurs formes. Enfin et surtout, dans la possibilité que chacun aura d’exprimer et de faire partager sa propre expérience. Une telle convergence devra, en somme, permettre à chacun de devenir acteur, et non plus seulement consommateur, du savoir.

Il n’est pas dit, cependant, que le développement harmonieux d’une société du savoir se fassent spontanément, sous l’effet d’une main invisible, indépendamment de toute régulation politique. Certes, l’industrialisation et la mondialisation de l’information ont permis d’abaisser considérablement les coûts de celle-ci et d’en élargir l’accès bien plus rapidement sans doute et avec finalement moins d’a priori sociétaux que n’importe quelle politique éducative ou culturelle. Mais, elles ont engendré, en contrepartie, une tendance générale au relativisme, laissé souvent à la seule organisation du marketing. C’est pourquoi il devient urgent de penser politiquement le champ du savoir. Non pas simplement par le biais de l’école, réduite à sa fonction de sélection professionnelle, ou par celui de la culture, vouée au divertissement des masses, mais par une approche globale considérant ce nouveau champ dans toute son extension, comme un continuum qui imprègne et exprime notre vie commune.

Des siècles durant, le livre aura été un vecteur essentiel de la convergence et du partage des savoirs. En effet, qui mieux que lui aura facilité la circulation des connaissances et des sensibilités au-delà des limites géographiques, sociales ou générationnelles, en jouant de tous les registres, du plus savant au plus ludique ? Qui plus que lui aura favorisé une appropriation personnelle et autonome des connaissances, largement dégagée des injonctions de la distinction sociale ? Et, de même, quelle institution plus que la bibliothèque publique aura donné un espace de liberté à cette autonomie de la pensée personnelle ?

Certes, aujourd’hui, le livre se trouve techniquement dépassé par Internet, mais son message de liberté demeure plus vivace que jamais et lui-même reste, pour longtemps encore, un outil pratiquement indispensable et symboliquement très fort. Quant aux bibliothèques, ne deviennent-elles pas progressivement de véritables maisons du savoir « au coin de la rue » (pour reprendre une expression de mon collègue Domique Arot), à la fois proches des gens et ouvertes au monde, studieuses et bourdonnantes d’activités variées, propices à la solitude et hyper-socialisées ? Fortes de leur public et de leur pratique éprouvée de la médiation, elles ont la chance de pouvoir jouer, beaucoup mieux que d’autres, ce rôle de passeur dont la société aura besoin pour faire du savoir le moteur du lien social.

C’est pourquoi une politique du savoir devra donner une place centrale aux bibliothèques publiques. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille redonner vie au fameux serpent de mer de la loi sur les bibliothèques. En traitant ces institutions à part, une telle loi irait à contre-courant de la convergence des genres et des pratiques qui caractérise l’évolution culturelle et cognitive de la société. Dans un univers où l’éducation et la culture sont fractalisées, où chaque institution (musée, théâtre, opéra, université, …) reproduit à son niveau toute la gamme des activités possibles (expositions, lectures, spectacles, ateliers pédagogiques, sites web,…), sur fond d’une compétition généralisée, il devient nécessaire de penser cette nouvelle réalité du savoir en termes globaux et transversaux.

Par exemple, à l’échelle d’une ville ou d’une agglomération, il s’agira pour le pouvoir politique de favoriser la mise en œuvre d’une offre globale de savoir et non plus seulement d’entrer lui-même dans la compétition en empilant les structures culturelles. Son objectif ne pourra pas être, évidemment, d’encadrer cette offre et encore moins de se substituer aux opérateurs. Il sera plutôt de favoriser la mise en réseaux de ceux-ci et l’implication des usagers dans ces réseaux. Son rôle sera d’agir avant tout sur l’interconnexion des pratiques, de lui offrir une infrastructure. C’est pourquoi une politique ambitieuse de lecture publique qui s’appuiera sur le réseau des bibliothèques comme sur autant d’interfaces s’imposera.

12/04/2007




Livre ou écran ?


Cela fait presque trente ans, dès les premières expériences de littérature électronique menées par des collectifs de recherche comme A.L.A.M.O., que la question se pose. Le colloque du Ministère de la Culture, sue le Livre 2010, il y a trois semaines, n'y a pas échappé. Cette question n'est pas illégitime, même si, à l'évidence, le livre de papier résiste avec succès au développement, via Internet, d'une textualité numérique en réseau pourtant beaucoup plus souple, interactive, diversifiée, globalisée.

L'échec du e-book première version a bien montré que la problématique du livre ne se ramenait pas à celle d'un support, à la différence de celle du disque ou de la vidéo, qui n'ont mis que quelques mois à migrer vers le cd-audio et le DVD. Changer de support ou de canal de diffusion ne modifie qu'à la marge la réception de la musique, laquelle reste largement indépendante de ses vecteurs. En revanche, le livre est beaucoup plus que le simple support d'un texte désincarné se suffisant à lui-même. C'est aussi l'instigateur d'une expérience unique, irréductible au décryptage d'une chaîne de caractères.

Du fait de sa forme stable, linéaire et close, facilement appréhendable dans sa totalité (unité de lieu et de temps), le livre est un lieu de mémoire et de représentation. Sa lecture déroule un théâtre intérieur par lequel le lecteur se représente à son rythme ce que l'auteur lui raconte tout en se représentant lui-même et en s'affirmant lui-même, au miroir de l'auteur, comme lecteur singulier. Certes, ainsi que toutes les autres formes d'expression orale ou écrite, le livre prolonge et élargit la conversation que les hommes se font depuis toujours, une conversation qui les dépasse et les enveloppe tel un tissage de mots sans limite et sans fin. Mais, paradoxalement, il y parvient dans l'illusion d'un huis clos hors temps où le lecteur viendrait écouter la voix d'un confident lui raconter le monde et, par la même occasion, le révéler à lui-même. Cette confiance, non seulement dans le texte, mais dans l'auteur qui vous parle, dans sa façon de vous faire signe (son intentionnalité) et dans l'image qu'il vous renvoie de vous-même, est essentielle. C'est pourquoi dans notre imaginaire d'occidentaux parvenus au sommet de la culture livresque, derrière tout livre, même le moins littéraire, il y a, en abîme, la présence du roman.

Or, c'est précisément cette expérience relationnelle de soi à soi et de soi aux autres, cristallisée par le roman, qui est aujourd'hui en question lorsqu'on se demande si l'écran va supplanter le livre et non l'expérience de l'écrit en général, dont l'avenir comme outil de communication est largement assuré du côté d'Internet, avec ses blogs, ses chats, ses flux RSS, ses logiciels collaboratifs, etc…. L'expérience du roman, si récente finalement, va-t-elle résister encore longtemps ou, au moins, perdurer sous une autre forme ? Par exemple, l'encre électronique, qui simulera bientôt la matité et la souplesse du papier, voire même son séquencement en pages physiquement séparées (mais rechargeables à volonté), permettra-t-elle également de reproduire les conditions de lecture d'un roman ou de n'importe quel livre ?

A moins que la vraie question, soit plutôt celle-ci : y aura-t-il encore un sens à vouloir reproduire une telle expérience dans l'ordre numérique , c'est-à-dire dans un contexte où la distance qu'implique toute représentation n'aura sans doute plus la même pertinence (cf. le colloque récent de Daniel Bougnoux sur la représentation), où la plongée dans l'expérience directe du flux des échanges, de la vie même, ne rendra plus désirable le recours à la catharsis d'un théâtre de poche ?

Autrement dit, on peut certainement faire confiance à la technologie pour reconstituer les spécificités du livre tout en lui ajoutant les avantages de la mise en réseau, mais est-ce bien de cela qu'il s'agit lorsqu'on se demande si le livre a un avenir ?

De nouvelles possibilités, qui sont aussi de nouveaux défis, se présentent à nous : celles d'une information de plus en plus complexe, diverses et volatile ; celle d'une créativité personnelle qu'il devient possible (nécessaire ?) d'exprimer dans un cadre d'emblée mondialisé. Il est de moins en moins évident que le livre puisse correspondre à une telle perspective. Son avenir lui échappe déjà sans doute.

12/03/2007




Tombeau pour Philippe Sollers


Quel étrange sentiment ressenti jeudi soir en écoutant Philippe Sollers se débattre piteusement lors d’un débat télévisé sur les femmes et la politique. Lui, autrefois si brillant, même sur les plateaux les plus hétéroclites, dans la défense d’une culture de la singularité propre à la littérature, le voilà qui se retrouvait à cancaner et non plus à railler. Un subtil décalage de longueur d’onde vers l’infra me donnait subitement conscience que cette fin de l’ordre du livre sur laquelle j’ai déjà tant glosé, parfois en n’y croyant qu’à moitié, est bel et bien là, plus tôt que je ne l’avais imaginé.

Entendez-moi bien : je n’ai jamais fait de Philippe Sollers le nec plus ultra de la littérature française, moi qui porterais aux nues plutôt Claude Simon et Julien Gracq. Mais, tout de même, il illustrait si bien, jadis, cette idée qui m’est chère, à savoir qu’en amont de toutes les formes d’expression, il y a l’écriture à l’état pur, dans son vrai flacon, le livre, comme un concentré d’irréductibilité radicale d’où le reste procède ! Voir l’emblématique Philippe Sollers ne plus éprouver le besoin d’incarner cette figure orgueilleuse de l’écrivain me semble un signe des temps, funeste.

Je l’ai suffisamment dit et écrit, avec d’autres, depuis longtemps : le livre n’aura été qu’un moment de la saga du texte et de la pensée ; il n’est plus au centre de la socialisation des connaissances ; la conversation des humains s’amplifie par d’autres voies ; le numérique prend la relève ; chacun peut espérer devenir acteur du système ; une aube nouvelle nous appelle. N’empêche, voir s’éteindre le feu qui vous a réchauffé serre autrement le cœur que d’assister au décollage d’un OVNI.

N’en doutons pas, bien des livres nous réjouirons encore et encore ! L’écriture métaphysiquement blanche de Paul Auster vient à nouveau de me titiller les neurones, du côté de Brooklyn, et, Samedi, Mc Ewan m’a lesté d’un poids d’humanité salutaire. Mais je ne peux m’empêcher de penser que ces deux auteurs m’ont rejoué la petite musique que je connais déjà. Ils m’ont invité à la grande anamnèse de notre culture occidentale en déroute.

Le bibliothécaire que je suis ne peut pas faire abstraction de ce goût de cendre lorsqu’il essaie de rester dans la course. Certes, comme le montre l’enquête du Credoc, les perspectives ne sont pas si sombres. Les bibliothèques perdent des bataillons de gros lecteurs, irrémédiablement disparus dans la tourmente, mais gagnent des armées d’usagers volages qu’il suffit d’attirer et de fidéliser en diversifiant l’offre documentaire, en aménageant des espaces chaleureux, en multipliant les activités culturelles, en déployant nos antennes sur le net, en faisant du « lecteur » un partenaire. Tout cela est vrai, mais il ne faut pas sous-estimer la difficulté. Touchée au cœur, la bibliothèque doit s’inventer non seulement de nouvelles recettes mais une nouvelle raison d’être.

Survivre à Philippe Sollers, telle est donc la question ...

12/02/2007




Bill Gates et les bibliothèques


Si l'on me demandait ce qui m'a le plus frappé lors de la signature de l'accord « historique » entre le Grand Lyon et Microsoft concernant, entre autres, les bibliothèques, c'est la façon très naturelle avec laquelle Bill Gates a parlé du rôle de celles-ci dans la lutte contre la fracture numérique. J'imagine mal qu'un « tycoon » français ait pu tenir les mêmes propos. Sauf sous l'angle patrimonial, les bibliothèques séduisent bien peu, ici, un mécénat plutôt fasciné par le modèle aristocratique des Médicis que par les nouveaux enjeux de la démocratie culturelle.

Mais, sur quoi porte au juste l'accord du 1er février ? Non pas, comme certains se l'imaginent, sur la numérisation des livres, mais sur la formation des formateurs (« training the trainers »), c'est à dire des médiateurs qui accompagnent quotidiennement les usagers des bibliothèques municipales de Lyon dans l'acquisition d'une véritable culture numérique. Il ne s'agira donc pas pour Microsoft de donner à nos espaces numériques du matériel ou des logiciels, encore moins de marque Microsoft, mais de nous aider à mettre en œuvre des programmes efficaces et innovant de formation du public (y compris à base de logiciels libres).

Cet accord me réjouit d'autant plus que notre bibliothèque n'en a pas eu l'initiative ! C'est la Ville de Lyon qui, constatant l'efficacité des bibliothèques dans la promotion de l'accès public à Internet et le succès d'un service comme le Guichet du Savoir a souhaité aller plus loin en renforçant la compétence des personnels et en misant sur les bibliothèques comme avant-garde d'un véritable service public de la culture numérique. Autrement dit, au moment où certains bibliothécaires doutent de leurs missions, des élus du peuple leur demandent de rester fidèles à leur vocation première en relevant de nouveaux défis. Voilà de quoi retrouver le moral !

Pour en revenir à Bill Gates, j'espère ne pas être naïf. J'entends d'ici les mille objections, les mille sarcasmes venant agréablement titiller nos esprits chagrins. Mais, tout de même, je ne peux m'empêcher de penser que ce n'est pas un hasard si cette fameuse révolution numérique, que les gens du livre aiment tant brocarder quitte à laisser passer les trains, est née dans un pays où, précisément, les bibliothèques et la problématique de l'accès public à l'information ont toujours occupé une place bien plus importante que dans nos contrées…

Au lendemain de la mort de mon prédécesseur, Henri-Jean Martin, je repense à son œuvre fondatrice, L'Apparition du livre (1958). Elle me ramène à cet âge d'or de la Renaissance lyonnaise où les technologies de l'imprimerie, les innovations bancaires et le bouillonnement de la culture humaniste concourraient (la convergence déjà !) à l'élargissement de la société du savoir. Le centre de gravité de cette dynamique s'est depuis largement éloigné des rives du Rhône et de la Saône, mais par un juste retour de la mondialisation nous pouvons espérer ne pas en perdre complètement l'inspiration. C'est en tout cas ce que je me suis laissé aller à rêver dans la béatitude passagère de ce 1er février...

05/02/2007



auteur

 
Patrick BazinPatrick Bazin, Patrick Bazin est directeur de la Bibliothèque publique d'information (Centre Pompidou). Une grande partie de son parcours professionnel s'est déroulée, après un passage à l'Ecole des Mines de Paris, où il a beaucoup appris dans de nombreux domaines, à la Bibliothèque municipale de Lyon, dont il a assuré la direction de 1992 à 2010. Il s'intéresse, depuis toujours, à l'impact des nouvelles technologies cognitives sur l'évolution des paradigmes culturels. (c) photo Cécile DESAUZIERS/BPI

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