
Jeudi.- J’ai grand hâte de me plonger dans le nouvel ouvrage collectif piloté par MM. Le Bris et Rouaud, intitulé Je est un autre – Pour une identité-monde, dont je viens de lire la présentation sur le programme Gallimard. J’avais déjà été considérablement impressionné, il y a deux ans, par le manifeste Pour une littérature-monde, lequel nous rappelait (les auteurs n’omettent pas de nous rappeler qu’ils le rappelaient ; c’est un deuxième avertissement) « que la littérature n’était pas compressible à l’intérieur de frontières ». Je dois dire que j’avais été bouleversé. Moi, pauvre aveugle, j’avais toujours pensé que la littérature était compressible à l’intérieur de frontières. Je compressais, je compressais ! A côté de moi, César lui-même (je parle de l’artiste compresseur) était un amateur ! Je me méfiais de Goethe comme de Borges ! Pas de chez nous, ceux-là ! Viennent manger le pain des Français ! Heureusement que cette courageuse escouade d’esprits hardis venait enfin me dessiller !
Eh bien ! Deux ans plus tard, les mêmes repartent au combat, avec d’autant plus de courage que « le débat, en France, se replie frileusement sur les contours d’une identité nationale ». Waouh ! Alors, ça, c’est envoyé. Et puis alors, original. « Le repli frileux ». Je n’avais jamais lu ça nulle part. On a raison de dire que les grands écrivains innovent dans la langue. Et du coup, on sent qu’on a affaire à de courageux résistants. (Il est vrai que les courageux résistants pullulent, dans ce pays. Il y en a jusqu’à Berlin. Mon ami Matthieu Jung, en référence à un film célèbre, les appelle « l’armée des nombreux ».)
Et par conséquent, nous autres, pauvres ahuris tout prêts à nous replier sur des contours (se replier sur des contours ! a-t-on idée !), nous voilà invités à nous transformer en « millefeuilles ». Car « chaque être est un millefeuille », dans « une époque de fantastiques télescopages culturels », et « un monde nouveau où chacun, au carrefour d’identités multiples, se trouve mis en demeure d’inventer pour lui-même une identité-monde ».
Là, j’avoue attendre le livre avec impatience, car à vrai dire, j’ai beau tourner ce paragraphe dans tous les sens, je ne parviens pas à me figurer très concrètement le sort de ces malheureux millefeuilles confrontés à des télescopages au milieu des carrefours, et qui doivent s’inventer une identité au lieu de se compresser dans des contours frileux. Heureusement, « les romanciers qui ont appris à composer avec toutes ces voix de l’intérieur » (bref, les vrais, les bons, ceux qui sont dans l’ouvrage collectif) « ont leur mot – poétique – à dire ». Ah, c’est ça : ça doit être de la poésie. J’ai décidément beaucoup de progrès à faire.
Samedi. - Je lis dans Livres-Hebdo que le Centre National du Livre (CNL) a commandé à Ipsos MediaCT une étude sur “les publics du livre numérique”. Cette étude a prouvé que 5% des sondés ont déjà lu un livre numérique, et que 2% ne l’ont jamais fait mais se disent intéressés. On a également cerné des gens qui ne sont pas intéressés mais pourraient l’être>. Coût de l’opération pour en arriver là : 180 000 euros (source : Livres Hebdo). Franchement, j’aurais pu à vue de nez leur dire la même chose, moi, au CNL, et pour moins cher. Allez, je ne sais pas me vendre.
Quant à l’entreprise Ipsos MediaCT, elle affiche sur le web la devise que voici : Nobody’s unpredictable. Devise non seulement en anglais, mais parfaitement glaçante, si on regarde ce qu’elle veut dire. Le CNL ne s’en est pas ému ? Et vous, M. le Ministre ?

François Taillandier, grand prix du roman de l'Académie française pour Anielka, publiera en 2010 aux éditions Stock les deux derniers volumes de sa suite romanesque La Grande Intrigue, intitulés Les romans vont où ils veulent (tome IV) et Time to turn (tome V). Essayiste, il a consacré des ouvrages à Aragon, Borges, Balzac. La langue française au défi est paru chez Flammarion (“Café Voltaire”) à l'automne 2009. Il est également chaque jeudi chroniqueur à L'Humanité.
S'essprimer avec hhhîndîgnation
Le sens des choses est au fond du trou
J'ai pensé que ça devait être comme ça...

Mon libraire, à qui je demandais conseil, m'a orienté sur les derniers romans de Dominique Sylvain et Frédérique Deghelt.
Je cherchais un style agile utilisant un vocabulaire recherché, qui m'oblige à ouvrir mon dictionnaire numérique de temps en temps.
Je cherchais l'humour de Pennac ou de Vargas, leur style léger, une intrigue distrayante.
Les conseilleurs n'étant pas les payeurs, Mesdames Sylvain et Deghelt m'ont énormément déçue.
C'est en feuilletant le "causeur" numérique que j'ai pu lire des extraits de votre dernier roman.
Révélation !
A l'humour, au style et à légèreté, s'ajoutent des réflexions percutantes qui font de la lecture de vos romans un réel moment de plaisir qu'on ne pense qu'à renouveler !
Je vois que votre blog est construit de la même matière.
Qu'attendez-vous pour vous y investir ?