Entretien

Christine Mackenzie, présidente de l’IFLA : « Les bibliothèques sont des recycleuses de ressources »

Christine Mackenzie, présidente de l'Ifla de 2019 à 2021. - Photo CHRISTINE MACKENZIE

Christine Mackenzie, présidente de l’IFLA : « Les bibliothèques sont des recycleuses de ressources »

Réchauffement climatique, inégalités, répression des femmes afghanes, Covid et numérique… Retour sur les enjeux actuels auxquels les bibliothèques sont confrontées et qui ont marqué le Congrès de l’Ifla 2021, avec sa présidente Christine Mackenzie.

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Par Fanny Guyomard,
Créé le 24.08.2021 à 10h37,
Mis à jour le 24.08.2021 à 11h00

Pendant trois jours, des bibliothécaires du monde entier se sont retrouvés en ligne du 17 au 19 août pour discuter de leur rôle dans le monde qui se dessine, face à la crise climatique, au creusement des inégalités ou encore à la montée en puissance du numérique. Retour sur ce Congrès de l’Ifla, la Fédération internationale des bibliothécaires qui compte 1300 membres dans 140 pays, avec sa présidente Christine Mackenzie, dont le mandat arrive à sa fin, alors que l'Assemblée générale de l'organisme débute le 25 août.

Que retenez-vous de ce Congrès 2021 ?

La principale chose, c’est à quel point les bibliothèques comprennent et se saisissent des enjeux du monde actuel. Et elles ont insisté sur la nécessité de travailler ensemble, de partager nos contacts, nos stratégies et nos expériences pour faire poids et être reconnus auprès de nos partenaires.

Notamment au sujet de la crise environnementale…

Lors de la session dédiée au réchauffement climatique, les intervenants gouvernementaux, de la société civile et activistes ont dit à quel point les bibliothèques pouvaient devenir des hubs qui soutiennent les changements de comportements et poussent à des réformes politiques. Surtout aujourd’hui, vu l’urgence climatique et le rapport alarmant du Giec, paru au début du mois. La réussite de ces partenariats n’est plus une option pour les bibliothèques. C’est un devoir.

Autre crise : la pandémie de Covid-19. Qu’est-ce que vous avez appris pendant ces deux années de crise tant sanitaire que sociale ?

Je retiens à quel point les bibliothèques ont su s'adapter. Les gens se sont habitués au télétravail. A l’Ifla, nous repensons la manière d’interagir avec les bibliothèques, qui ont fait montre d’innovations. Que l’on aime ou déteste "Zoom", cette application a incontestablement facilité les communications. C’est difficile d’imaginer comment nous aurions fait, dix ans plus tôt, sans cette technologie. 

En raison de cette pandémie, le Congrès était d’ailleurs, pour la première fois, virtuel. Qu’en avez-vous pensé ?

C’est différent d’un face-à-face, mais les conférences en ligne ont l’avantage d’être plus inclusives et participatives. Les adhérents ont aussi apprécié le fait de pouvoir migrer facilement d’une session à l’autre, et la possibilité de chatter, ce qui contribue à un sentiment de communauté. Trois zones horaires étaient concernées, certains intervenants se connectaient au milieu de la nuit !

Comment concilier l’offre de contenus numériques, très énergivore, et votre mission de sensibilisation à l’environnement ?

Les bibliothèques sont des recycleuses de ressources. Les individus se les partagent. Ils n’ont donc pas besoin de les posséder, et c’est valable pour les contenus papier comme numériques.
Pendant le Congrès, de nombreuses sessions ont fait entendre des bibliothèques vertes et responsables, autosuffisantes en eau et en électricité par exemple. Il faut les écouter, s’en inspirer, en discuter, à l’échelle mondiale.

Le Congrès a également retenu la nécessité de réduire les inégalités, notamment numériques. Avez-vous été marquée par un projet en particulier ?

Il n’existe évidemment pas de solution miracle pour réduire les inégalités. Ce que le Dr Shaddy Shadrach (qui travaillait à la Commonwealth of Education) a par exemple rappelé, c’est l’importance de la formation tout au long de la vie d’un individu — quand l’automatisation et la pandémie ont entraîné de nombreuses pertes d’emploi.

Pour que ce savoir atteigne des millions de personnes, il faut, selon lui, le proposer en ligne. Mais ne pas seulement produire du contenu : il faut l’accompagner, comme l’on fait des bibliothèques du Ghana et de Sri Lanka, en proposant aux apprentis un bureau et des mentors. 

Sept mots, sept "C", sont à avoir en tête : Connectivité (donner accès au contenu), Contenu (attractif, engageant), Capabilité (les personnes doivent connaître la langue et les outils numériques), Coordination (assurée par le bibliothécaire), Convergence (ne pas avoir de contenus similaires, parce que chaque contenu a un coût !), Coalition (le privé et le public doivent nouer des partenariats) et Certification (l’effort des apprentis doit être reconnu).

Les bibliothèques comme lieux de formation… Mais que peuvent-elles faire quand, actuellement, les talibans prennent le pouvoir en Afghanistan et privent les femmes et filles de travail et d’école ?

Les bibliothèques ont pour mission de donner accès à l’information à tous, et plus particulièrement aux personnes exclues ou qui risquent l’exclusion, ce qui est tragiquement le cas des femmes et des fillettes afghanes.

Alors avant tout, les citoyens, les bibliothèques, les professionnels de l’information peuvent faire des dons à des organisations reconnues, comme l’Unicef, en s’assurant qu’elles font pression sur les nouvelles autorités afghanes pour défendre les droits des femmes et des fillettes.

Et ce qui peut servir aux lectrices et lecteurs qui ont accès à internet : mettre en ligne des collections dans les langues parlées en Afghanistan, ou qui mettent en avant les réalisations de femmes afghanes, afin d’attirer l’attention sur elles. Les bibliothèques peuvent s’assurer que cette information est partagée sur Wikipedia et au-delà. Wikimedia et Creative Commons ont d’ailleurs souligné leur engagement auprès des bibliothèques pour partager leur mission d’accès au savoir.
 

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