Édition

Collapsologie : naissance d'un champ éditorial

Image du film San Andreas, de Brad Peyton. - Photo WARNER BROS

Collapsologie : naissance d'un champ éditorial

Incarnée par quelques têtes d'affiche médiatiques, l'étude d'un possible effondrement systémique s'impose depuis un peu plus d'un an comme un phénomène d'édition et une composante essentielle du rayon écologie. _ par

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Créé le 06.12.2019 à 00h00,
Mis à jour le 06.12.2019 à 13h30

La collapsologie - l'étude des effondrements contemporains et d'un possible effondrement systémique à venir - est à la mode en librairie. Si le concept n'est pas neuf en soi, le néologisme forgé et popularisé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur best-seller Comment tout peut s'effondrer (Seuil, 2015), écoulé à près de 80 000 exemplaires, connaît depuis l'an dernier une fortune remarquable.

Plusieurs ouvrages récents confirment l'intérêt des Français pour une thématique qui fascine autant qu'elle angoisse. Fred Vargas dans L'Humanité en péril (Flammarion) a séduit presque 100 000 lecteurs. Yves Cochet atteint les 15 000 sorties avec Devant l'effondrement (LLL), paru fin septembre à un tirage initial de 4 000 exemplaires. Chez Michel Lafon, en appellant à relever Le plus grand défi de l'histoire l'humanité, Aurélien Barrau réalise 52 000 ventes nettes selon Laurent Boudin, directeur éditorial. Ces quelques succès ne sont que la pointe de l'iceberg d'une production « collapsologue » ou s'en approchant qui ne cesse d'augmenter. Des titres comme, Pourquoi tout va s'effondrer (LLL), Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia) ou Ne plus se mentir (Rue de l'échiquier) ont tous dépassé ou flirtent avec la barre des 4 000 ventes et participent du développement des rayons écologie en librairie.

Lexique de l'effondrement

Au-delà des signaux médiatiques qui assaillent quotidiennement le citoyen (Greta Thunberg, Extinction Rébellion, réchauffement climatique, démission de Nicolas Hulot en 2018...), la collapsologie plonge en réalité ses racines dans un mouvement éditorial de fond. Elle a ses livres de référence : Le printemps silencieux (Wildproject), Les limites de la croissance (Rue de l'échiquier) ou plus récemment Effondrement, de Jared Diamond (Folio Essais). « L'effondrement a toujours fait partie de la question écologique, rappelle Baptiste Lanaspeze, qui dirige les éditions Wildproject. La nouveauté, c'est que la collapsologie importe la sidération dans la manière de le percevoir. »« Les collapsologues ont le mérite d'avoir produit un lexique de l'effondrement, ajoute Rémy Toulouse, éditeur à La Découverte. Ils ont réussi à alerter l'opinion et proposent des outils critiques pour que les questions écologiques résonnent plus dans l'agenda politique. »

Déjà en 2017 la parution de L'entraide : l'autre loi de la jungle (LLL) par Pablo Servigne et Gauthier Chapelle avait permis d'ouvrir la collapsologie à un public nouveau d'intellectuels urbains et d'écologistes positifs. Le concept est aujourd'hui mainstream et, à ce titre, n'échappe pas à la critique. A La Découverte comme chez Wildproject, il n'emporte d'ailleurs pas l'adhésion. Pas davantage chez Rue de l'échiquier, spécialisé en écologie : « La collapsologie est devenue un business, affirme Thomas Bout, son directeur. En se démocratisant elle a perdu de vue l'objectif de conjurer le pire par l'activisme, c'est ce qu'explique notamment notre auteur Jean-Marc Gancille dans Ne plus se mentir. »« La collapsologie, au sens large et avec des nuances théoriques et politiques, consiste à annoncer le pire pour éviter qu'il ne survienne, nuance Christophe Bonneuil, directeur de la collection « Anthropocène » au Seuil, où il a publié Comment tout peut s'effondrerElle n'appelle donc pas à baisser les bras ou à se construire un bunker mais à un sursaut de solidarité. »

Phénomène durable

Dans ce contexte, et nourrie par ces controverses, la collapsologie en tant que phénomène éditorial est-elle appelée à durer ? « Je ne vois pas le changement climatique et la destruction de la planète s'arrêter demain », répond Henri Trubert, patron des Liens qui libèrent (LLL). Outre le livre d'Yves Cochet, il consacre plusieurs titres au sujet. L'adaptation radicale : petit guide pour survivre à l'effondrement, de Jem Bendell est annoncé pour février 2020, après le dernier Jeremy Rifkin paru en octobre, Le New Deal vert mondial : pourquoi la civilisation fossile va s'effondrer d'ici 2028. Comme sujet d'étude, la « collapso » semble aussi promise à un bel avenir : Générations collapsonautes (Seuil), prévu le 5 mars, puise dans la littérature ou dans les philosophies non occidentales pour « naviguer par temps d'effondrements ». Albin Michel annonce pour février Collapsus : changer ou disparaître, qui synthétise la notion d'effondrement. En avril Le Pommier lancera une collection « Les pionniers de l'écologie ». Les PUF avec « L'écologie en question » et Seuil avec « Anthropocène » abordent déjà largement les questions d'effondrement.

La collapsologie a aussi pour corollaire l'émergence d'une offre éditoriale dédiée au survivalisme. 21 titres ont paru cette année. C'est autant qu'en 2016, 2017 et 2018 réunis. Le segment a ses vedettes : David Manise a publié plusieurs ouvrages à succès chez Amphora, dont Manuel de survie en milieu naturel. Récemment, Talent a traduit le best-seller de Dave Canterbury Bushcraft 101 et annonce d'autres opus du même auteur à raison d'un par an. En 2020, la troisième édition de Survival Expo servira de point de rencontre aux adeptes du genre même si le salon devrait être boudé par les éditeurs cette année. Et pour cause... il se tiendra, contrairement aux éditions précédentes, en même temps que Livre-Paris. 

Pablo Servigne : « Un concept transdiciplinaire »

Pablo Servigné - Photo JEROME PANCONI

Cofondateur de la collapsologie, Pablo Servigne y voit un moyen de penser les dynamiques de rupture.

Livres Hebdo : Quelle est la genèse de la collapsologie ?

Pablo Servigne : Quand Raphaël Stevens et moi avons publié Comment tout peut s'effondrer (Seuil) en 2015, nous voulions synthétiser 50 années de recherche sur les effondrements et leur donner un nom. Cela répondait vraiment à un besoin. Notre livre a été un ovni éditorial avec des ventes qui étaient déjà bonnes pour un essai de ce genre, mais qui ont explosé à partir de l'été 2018 avec la démission de Nicolas Hulot, l'émergence d'Extinction Rebellion ou encore, peu après, l'apparition des Gilets Jaunes.

Le concept de la collapsologie, qui emprunte aujourd'hui de multiples voies, vous appartient-il encore ?

P. S. : La collapsologie a été pensée comme transdisciplinaire pour rapprocher toutes les disciplines qui pensent les ruptures. En tant que biologistes, cela nous a permis d'apporter la complexité des sciences et de penser les dynamiques de rupture. Depuis 2018, on a tout entendu sur la collapsologie, en bien comme en mal. Le sujet suscite beaucoup d'affect et c'est normal.

Quels sont vos projets ?

P. S. : Je suis un peu fatigué d'écrire des essais. Outre le beau projet d'Yggdrasil (voir encadré p. 22) qui me mobilise déjà beaucoup, je travaille à l'écriture d'une fiction. A moyen terme, j'aimerais quand même faire un livre consacré à la politique de l'effondrement. On a besoin d'une somme pédagogique et exhaustive sur le sujet. Mais je ne peux pas réaliser un travail aussi lourd tout seul. Si le projet voit le jour, ce sera à travers un collectif d'auteurs.

Un trimestriel de l'effondrement en librairie
Couverture Yggdrasil - Photo DR/YGGDRASIL

Trimestriel de l'effondrement et du renouveau, Yggdrasil a été fondé en juin dernier par Pablo Servigne, Yvan Saint-Jours et Denys Chalumeau. Le titre, au format « mook », est distribué en kiosques et maisons de la presse et, depuis peu, en librairie. Il se caractérise par une durée de vie limitée (trois ans/12 numéros) et une ligne éditoriale volontiers joyeuse et résiliente où se côtoient astuces low-tech, portraits et interviews, recensions d'ouvrages ou de films collapsologues... « Partant du principe que les effondrements sont en cours, nous cherchons quoi mettre en place pour traverser cette nouvelle aventure humaine de la meilleure façon possible », explique Yvan Saint-Jours. L'éditeur revendique 15 000 exemplaires vendus pour le premier numéro, dont 1 500 en librairie malgré une mise en place tardive. « Le numéro 2 s'inscrit dans la même tendance », assure-t-il, revendiquant aussi 5 000 abonnés.

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