Entretien

Delphine de Vigan, « Les enfants sont rois » (Gallimard) : « Tendre un miroir au monde dans lequel nous vivons »

Delphine de Vigan - Photo OLIVIER DION

Delphine de Vigan, « Les enfants sont rois » (Gallimard) : « Tendre un miroir au monde dans lequel nous vivons »

Vingt ans après ses débuts, la romancière à succès rejoint Gallimard avec une narration bien dans l'air du temps, Les enfants sont rois. Best-seller annoncé, et l'occasion pour elle de revenir sur son parcours et son travail.

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Par Jean-Claude Perrier,
Créé le 02.03.2021 à 13h00,
Mis à jour le 03.03.2021 à 08h16

Votre nouveau roman paraît vingt ans exactement après le premier, Jours sans faim, sorti en mars 2001. Y voyez-vous un heureux présage ? Êtes-vous superstitieuse ?

Delphine de Vigan : Vingt ans ! Je n'y vois aucun présage, juste le temps qui passe... Je ne suis pas superstitieuse, mais j'aime la symétrie des dates, ces signes ou ces figures symboliques qu'elles nous offrent parfois.
 

Comment ce premier texte était-il parvenu chez Grasset ? Et pourquoi avoir choisi un pseudonyme, Lou Delvig ?

Je l'avais envoyé par la poste à quelques maisons d'édition. Yves Berger, le directeur littéraire de Grasset, a été le premier à m'appeler. Le pseudonyme est venu plus tard, au moment de la publication. À la fois pour des raisons familiales (Jours sans faim est un livre très autobiographique) et parce qu'il me semblait alors souhaitable de distinguer mon travail d'écriture de mon métier en entreprise. Je travaillais dans un institut de sondages en banlieue parisienne, où je dirigeais un petit département spécialisé dans l'observation sociale en entreprise.

Qui était à l'époque Lou Delvig, quels rêves avait-elle en tête ?

L'écriture faisait partie de ma vie depuis très longtemps, comme un outil de connaissance de soi et du monde, mais sans aucune intention de publication. Je n'imaginais pas devenir écrivain, et encore moins en vivre. Je crois que j'ai d'abord eu besoin de m'ancrer dans le réel. De construire le socle. Et puis un jour, comme si j'étais prête, j'ai écrit un texte qui cette fois était destiné à être lu... et je l'ai mis dans une enveloppe.

Comment êtes-vous passée ensuite chez JC Lattès, où vous étiez demeurée depuis, pour huit livres ?

J'ai rencontré Karina Hocine. J'ai eu le sentiment de me retrouver devant quelqu'un qui comprenait ce que j'essayais de faire, et qui voyait l'écrivain que je pouvais devenir. Je ne l'ai plus quittée.

Votre trajectoire a été ascensionnelle, tant en termes de notoriété que de prix littéraires et de ventes. Vous avez obtenu une dizaine de récompenses. Comment avez-vous vécu tout cela ? Que peut-on vous souhaiter de plus ?

C'est une trajectoire, en effet. J'aime l'idée que les choses n'arrivent pas d'un coup. Tout cela s'est passé peu à peu, comme vous le souligniez, au cours des vingt dernières années. On n'écrit pas pour les prix, ni pour la notoriété. Mais cela me permet aujourd'hui de vivre de l'écriture, au rythme que je choisis. C'est un luxe inouï. Et je n'aspire qu'à une chose : conserver cette liberté.

D'après une histoire vraie, n'est-ce pas un titre qui pourrait s'appliquer à la plupart de vos romans, fictions certes, mais abordant des thèmes très ancrés dans le réel, le monde contemporain, avec ses problèmes et ses travers ? Comme l'anorexie, le harcèlement au travail, les troubles du comportement ou, ici, les parents qui font de leurs enfants des cobayes de réseaux sociaux dès leur plus jeune âge...

Tous mes livres sont reliés entre eux par des thèmes, des motifs communs, finalement très intimes, qui m'ont souvent été pointés par des critiques ou des lecteurs. Mes romans partent tous de ce lieu intérieur, où quelque chose du dehors se répercute ou se fracasse. Et j'aime l'idée de tendre un miroir au monde dans lequel nous vivons.

Comment vous est venue l'idée de ce livre ? Êtes-vous une aficionada de YouTube ?

Non pas du tout ! C'est un monde que je connaissais très peu et que j'ai découvert en écrivant ce livre. L'idée m'est venue en tombant un jour par hasard sur un reportage à la télévision qui m'a sidérée. Comme souvent, lorsque quelque chose me heurte ou m'étonne, mon réflexe est d'envisager l'écriture pour tenter de m'approcher.

Votre roman est conçu comme un thriller. Pourtant, une fois l'intrigue principale, qui se situe en 2019, résolue, vous avez ajouté une suite, qui se déroule en 2031, comme une volonté de régler les comptes, d'en terminer avec toute cette histoire. Ce dispositif était-il prévu dès l'origine ou bien l'idée vous est-elle venue en écrivant ?

Oui, dès le début j'avais prévu ce roman en trois temps : 2001, 2019 et 2031. J'aime flirter avec les genres (en l'occurrence le thriller et l'anticipation) et ensuite en désamorcer les codes. Et puis, il me semblait important de projeter dans le futur toutes ces questions que nous posent les réseaux sociaux : l'exploitation du droit à l'image, la mise en scène de soi, la notion d'intimité... quelles conséquences pour les personnages et quel monde à venir...

Delphine de Vigan - Photo OLIVIER DION
 

De par votre formation, au Celsa, êtes-vous familière avec le monde des médias, de l'audiovisuel, de l'image ?

Après des études de lettres, j'ai obtenu au Celsa il y a bien longtemps une maîtrise en Gestion des Ressources Humaines et Communication interne. Un cursus plutôt tourné vers l'entreprise. Mais le monde des médias et de l'image m'intéresse beaucoup, c'est vrai.

Comment en êtes-vous venue à travailler pour le cinéma, scénariste, puis réalisatrice d'À coup sûr, en 2014 ? Avez-vous d'autres projets ?

Ce sont souvent des rencontres, des hasards. Je ne me sens pas du tout réalisatrice mais je continue à collaborer avec plaisir à des écritures de scénario. Récemment, j'ai proposé à Manuel Schapira d'adapter ensemble Tropique de la violence, un roman de Nathacha Appanah, une écrivaine que j'aime beaucoup. Manuel vient de tourner à Mayotte. Le film est en montage.

Après Monica Sabolo, puis Hervé Le Tellier et son prix Goncourt, vous êtes le troisième auteur majeur de chez JC Lattès qui a suivi son éditrice, Karina Hocine, chez Gallimard. L'enjeu est de taille. Comment ce transfert s'est-il effectué ? Êtes-vous zen ou sous pression ?

Les choses se sont faites naturellement. J'ai suivi mon éditrice dans une nouvelle maison. Chacune a ses traditions et ses us et coutumes. C'est passionnant. De toute façon, l'écriture demeure un temps de doute et de solitude absolue.

Pensez-vous que vous serez invitée, en mars, sur le plateau de La grande librairie ?

Non. Cela n'aurait pas de sens. La relation que nous avons aujourd'hui, François [Busnel, NDLR] et moi, n'a pas grand-chose à voir avec celle que nous avions il y a dix ans.

Delphine de Vigan
Les enfants sont rois
Gallimard
Tirage: 200 000 ex.
Prix: 20 € ; 352 p.
ISBN: 9782072915819

Résumé du livre

« Les enfants sont rois. » C'est ce que pense une femme, Mélanie, du fond de sa folie. En 2001, à 17 ans, elle avait adoré Loft Story, fan de Loana. En 2010, elle avait à son tour tenté l'aventure de la téléréalité, mais s'était fait sèchement débarquer dès le premier jour. Alors, profitant de l'essor exponentiel des réseaux sociaux, elle a créé sa proche chaîne YouTube, Happy Récré, dont elle et ses enfants, Sammy et Kimmy, sont devenus les vedettes. Cinq millions d'abonnés, un million d'euros par an. Même son mari, le pâle Bruno, travaille dans l'entreprise familiale, obsédante, tentaculaire, obscène. Mais, en 2019, Kimmy disparaît, enlevée par quelqu'un qui semble proche de la famille et demande une rançon symbolique : 500 000 euros pour une association des droits de l'enfant. Clara, fin limier, particulièrement pointilleuse, va mener l'enquête, résoudre le drame. Rideau du premier acte. En 2031, tandis que Sammy a sombré dans la parano, Kimmy recontacte la policière : elle veut accéder au dossier de l'enquête. Elle a des comptes à régler avec sa mère, qui a saccagé son enfance et celle de son frère. C'est tout un monde idéal en apparence, terrible en vérité, qui va s'effondrer, dont la jeune femme - et la romancière avec elle - dénonce l'illusion, les dérives, l'addiction, avec des conséquences qui, sur des esprits fragiles, peuvent être irréversibles. Plus que jamais, Debord avait raison.

BIO

1966 Naissance à Boulogne-Billancourt. 

2001 Parution de Jours sans faim, sous le pseudonyme de Lou Delvig. 

2008 Quitte l'entreprise pour se consacrer à l'écriture. 

2011 Publie Rien ne s'oppose à la nuit. Premier scénario : Tu seras mon fils, de Gilles Legrand. 

2015 Prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens pour D'après une histoire vraie

2018 Fin de sa tournée de lecture musicale L'une et l'autre avec La Grande Sophie.


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