Portrait

Fabrice Bakhouche, l’énigmatique nouveau DG d’Hachette

Fabrice Bakhouche, directeur général délégué d'Hachette Livre - Photo ALAIN GUÉDON

Fabrice Bakhouche, l’énigmatique nouveau DG d’Hachette

Il intrigue ce haut fonctionnaire devenu, le 29 mars, directeur général délégué d’Hachette Livre à la suite du limogeage d’Arnaud Nourry. Son ascension fulgurante dans le secteur de l'édition interroge à deux mois d’un possible changement de gouvernance au sein de Lagardère. Que veut-il ? Quel rôle exact est-il amené à jouer ces prochains mois chez Hachette ? Portrait d'un homme discret, soudain placé sous le feu des projecteurs.

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Par Isabel Contreras,
Créé le 06.04.2021 à 19h35,
Mis à jour le 07.04.2021 à 14h20

Il est sympa, Fabrice Bakhouche. Même « très sympa », assurent d’emblée les personnes qui le connaissent de près ou de loin. A priori un chic type, plutôt sérieux et inoffensif. En apparence ? « Sous ses airs lisses, il est dévoré d’ambition», souffle un ancien camarade de la Cour des comptes qui l'a croisé pendant la campagne présidentielle d'Emmanuel Macron. 

Arrivé dans l’édition il y a moins de cinq ans, cet Enarque est devenu, le 29 mars, directeur général délégué d’Hachette Livre. Il seconde Pierre Leroy, nommé PDG du groupe. Une exposition impromptue, intervenue dans la foulée du limogeage d'Arnaud Nourry.

Décrit en interne comme le plus dévoué et loyal des collaborateurs, il a été placé à un poste stratégique à deux mois d’une assemblée générale qui s’annonce explosive au sein de Lagardère. Un rapprochement avec Vincent Bolloré se dessine, son groupe Vivendi étant le premier actionnaire du groupe. Fabrice Bakhouche, a-t-il eu un rôle dans la séquence qui a poussé Arnaud Nourry, P-DG d’Hachette livre depuis 18 ans, vers la sortie ? Aurait-il précipité la chute de son mentor en lui facilitant, ces derniers temps, le contact avec l'Elysée ?  

Affaires publiques et pouvoir

Discret, ce technocrate de 47 ans porte bien son nom. Bakhouche veut dire « muet » en arabe, relevait-il amusé dans un portrait que Le Monde lui a consacré en 2014. Sorti des bancs de l’ENA (promotion « René Cassin »), ce Montpelliérain d’origine est notamment passé par la Cour des comptes et le ministère de l’Economie. Il a aussi goûté aux médias en tant que directeur général adjoint de l'AFP en 2011 et conseiller médias et numérique auprès de Jean-Marc Ayrault à Matignon en 2012. Il dirige, entre 2014 et 2016, le cabinet de Fleur Pellerin, alors ministre de la Culture. « Il montrait déjà une appétence pour le livre et pour les politiques interprofessionnelles liées à ce secteur », se souvient Constance Rivière, conseillère auprès de l’Elysée à la même époque. 

En 2016, il décide de donner un tournant à sa carrière en intégrant le secteur privé. « Après l’aventure ministérielle, nous nous sommes retrouvés à la case départ, collègues de bureau à la Cour des comptes, se remémore Fleur Pellerin qui loue « la rondeur et la sympathie » de son ancien chef de cabinet. Il avait tenté de sonder les postes en ambassade mais a fini par se tourner vers Hachette, il me semble que sa candidature était spontanée ». 

Ascension fulgurante dans l'édition
 
Elle l’était. Le technocrate fait jouer son réseau pour intégrer l’édition, milieu qui l’attire. Une amie éditrice lui présente Alain Kouck, alors président du groupe Editis. L’échange est cordial mais sans conséquences. Il se tourne alors vers le concurrent, Hachette Livre. Arnaud Nourry le recrute en 2017 en tant que directeur de la stratégie et du développement. 
 
Ce n’est pas la première fois que l’ex-PDG Hachette intègre un proche de la sphère élyséenne dans le groupe. En 2009 déjà, Laure Darcos, épouse de ministre du travail de l’époque Xavier Darcos, était entrée dans le comité exécutif d’Hachette en tant que directrice des relations institutionnelles. Avec Fabrice Bakhouche, Arnaud Nourry se rapproche d’Emmanuel Macron. Le quadra est en effet marié à Claudia Ferrazzi, franco-italienne, ancienne secrétaire générale de la Villa Médicis et ex-membre du Cabinet présidentiel. L’idée du Pass culture, c’est ce « power couple » qui l’insuffle au candidat d’En marche. Une promesse de campagne qui est mise en œuvre par Claudia Ferrazzi lorsqu’elle est nommée conseillère chargée de la culture et de la communication à l’Élysée en 2017. 

Editeur Businessman

Son époux, lui, consacre toute son énergie à découvrir les métiers du livre et son économie. Il prend contact avec « les amis d’amis » qui travaillent chez Hachette, multiplie les déjeuners et devient ce « diplomate sympa » qui traite les dossiers « avec habileté ».  « Les relations sont excellentes » avec le CSE, elles se sont aussi « améliorées » avec la famille Calmann-Lévy, connue pour ses différends avec Arnaud Lagardère (et Arnaud Nourry). Promu secrétaire général délégué seulement dix mois après son arrivée chez Hachette, Fabrice Bakhouche devient aussi le directeur de gestion. Il s’intéresse aux dossiers fusions-acquisitions, la stratégie corporate… Et se met dans l’ombre d’Arnaud Nourry qui le forme.

Leurs profils sont similaires et dans la continuité de Jean-Louis Lisimacchio  (P-DG du groupe entre 1991 et 2003, ndlr).  «C’est l’éditeur businessman qui l’emporte sur l’éditeur gentleman, note Jean-Yves Mollier, historien de l’édition, qui relève toutefois : La seule fois où Hachette a embauché un patron issu des rangs de l’ENA, l’expérience s’est avérée désastreuse. En 1973, Simon Nora a fait perdre un tiers de la valeur au groupe !  Faut dire que nous sommes cinquante ans plus tard… ».

Bolloré-compatible ?

Ceux qui traitent Fabrice Bakhouche de « trop volage car carriériste » notent que le haut fonctionnaire reste trois ans en moyenne à chacun des postes qu’il occupe. Ces six derniers mois, il aurait été, selon plusieurs sources, l’interface entre Arnaud Nourry et Arnaud Lagardère dont les relations s’étaient fortement détériorées. Son jusqu'ici patron a écrit récemment  à Emmanuel Macron pour l'alerter d'un possible démantèlement du groupe. Fabrice Bakhouche aurait-il joué un rôle clé dans cette mise en relation avec le Président ou ses conseillers, fort de ses connexions avec l'Elysée? Nous n'avons pu poser cette question à l'intéressé qui a courtoisement décliné nos demandes d'interview.

Mais certains bons connaisseurs du dossier assurent que la position de Fabrice Bakhouche ne serait qu'« intérimaire », tout comme celle de Pierre Leroy, le P-DG, âgé de 73 ans.  Aujourd’hui chez Hachette, les équipes se demandent : s'il est maintenu à son poste après un éventuel changement de gouvernance, sera-t-il Bolloré-compatible ?  « Nous verrons où il placera son curseur, note Constance Rivière. Mais il a le sens des responsabilités et restera à sa place le temps qu’il faudra, si cela lui permet de préserver l’intégrité du groupe ».

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