Entretien

Louis Delas (L'École des loisirs) : "Nous sommes à un tournant du métier"

Louis Delas, directeur général de L'Ecole des loisirs. - Photo OLIVIER DION

Louis Delas (L'École des loisirs) : "Nous sommes à un tournant du métier"

À la tête de l'un des derniers groupes indépendants familiaux, le directeur général de L'Ecole des loisirs tire les enseignements de cette année de crise sanitaire, confortant son recentrage sur la jeunesse et la BD. Il défend une ligne directrice autant éditoriale que sociétale voire politique, explique comment affronter les questions qui traversent actuellement le monde du livre. Tout en invoquant un mystérieux "esprit Tomi".

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Par Propos recueillis par Anne-Laure Walter,
Créé le 05.09.2021 à 09h15,
Mis à jour le 05.09.2021 à 10h00

Quel bilan tirez-vous de ces dix-huit mois de pandémie ?

Le livre sort clairement renforcé de cette crise. Pendant le confinement, cette proximité des familles avec les enfants a été un moment exceptionnel durant lequel la place du livre a été valorisée et le temps partagé avec les écrans quelque peu rééquilibré. La soif des lecteurs pour la fiction et particulièrement la jeunesse et la bande dessinée - cœur de notre catalogue - ne se dément pas. Cette crise a également renforcé la dimension collective de notre travail, nous a rappelé que nous étions au service d'une chaîne et que, même si nous n'avons pas été d'accord sur tout, celle-ci a bien fonctionné, notamment dans le cadre des démarches auprès des pouvoirs publics, qui ont été particulièrement actifs. Je considère notre métier comme un artisanat, ce qui va de pair avec une proximité entre les acteurs. C'est une des clés de notre secteur, ce qui le rend, selon moi, peu industrialisable. Nous sommes à un tournant du métier et il nous faut capitaliser sur les enseignements positifs de cette période.

Comment transformez-vous l'essai concrètement ?

Un certain nombre d'initiatives sont pérennisées. Nous avons par exemple créé et lancé en 48 heures « L'école des loisirs à la maison ». Aujourd'hui, le site, que nous allons développer sous une forme payante, réunit déjà plus de 100 000 abonnés. Nous allons plus loin en septembre en créant « L'école des loisirs à l'école », gratuit et spécifiquement destiné aux enseignants.

Au printemps vous avez cédé votre marque de littérature Globe et vous vous êtes rapprochés du label 619, spécialisé en bande dessinée. Se recentrer sur son cœur de métier est une leçon de la pandémie ?

Il s'agit en effet d'une intuition confirmée pendant la crise. Nous avions envisagé à un moment un potentiel développement généraliste. C'était une stratégie adoptée par certains indépendants à l'époque comme Delcourt ou les Arènes. Il y avait eu des scenarii de rapprochement avec des éditeurs de littérature. Mais à la réflexion, notre légitimité, notre savoir-faire et notre envie restent la jeunesse et la BD où nous sommes inlassablement à la recherche des meilleures œuvres pour le plus grand nombre de jeunes lecteurs. C'est le cas du partenariat avec le label 619. Une « bande » d'auteurs pleins d'audace et de talents qui deviendront, j'en suis convaincu, les classiques de demain. Ce lien aux créateurs est dans les gènes de la maison et nous reproduisons instinctivement ce type de démarche. Il y a quelques années, j'ai découvert le testament « moral » de mon arrière-grand-père « à l'adresse des futurs dirigeants de L'Ecole ». Sans avoir eu précédemment connaissance de ce document, nous n'avons pas dévié d'un degré de cette ligne directrice !

Louis Delas, directeur général de L'Ecole des loisirs. - Photo OLIVIER DION

Votre modèle repose sur l'indépendance et la transmission familiale. Quel est son premier avantage ?

Cela nous permet d'être totalement concentrés sur notre métier de base, l'édition, et de ne pas perdre de temps en reporting ou politique. La conséquence est une forte fidélité des équipes et des auteurs. Il n'y a pas de meilleur budget que l'expérience et la compétence interne. Les interlocuteurs, au premier rang desquels les auteurs, savent qui décide quoi. Beaucoup d'auteurs sont dans une instabilité personnelle permanente, une remise en question propre à l'acte de création, son éditeur doit donc être un havre de paix, de stabilité et de confiance.

La pandémie a d'ailleurs encore plus fragilisé les auteurs.

Oui, surtout en jeunesse car beaucoup ont une part importante de leur rémunération liée aux interventions dans les collectivités. Nous les avons accompagnés du mieux que nous avons pu, financièrement et en les tenant très informés. Notre avantage concurrentiel d'acteur indépendant réside dans cette sérénité, cette solidité, cette continuité. L'indépendance nous donne de plus une force rare aujourd'hui : le temps. Quand je suis arrivé, j'avais demandé à Arthur Hubschmid (cocréateur de la maison avec Jean Fabre et Jean Delas, N.D.L.R.) à quel moment il estimait qu'un livre pouvait paraître. « Quand il est prêt », m'avait-il répondu. C'est aujourd'hui un vrai luxe.

Et pourquoi n'est-ce plus possible avec des investisseurs au capital ?

La nécessité d'atteindre des objectifs à un moment donné limite la possibilité de non-linéarité des résultats. Les actionnaires veulent un retour sur investissement. Et c'est bien normal. De la façon dont nous appréhendons le métier, la clé du succès et de la pérennité repose sur le fait que le projet éditorial prime sur le projet entrepreneurial. Et dans le cas de l'Ecole des loisirs, le projet éditorial est de surcroît un projet éducatif et culturel.

Peut-on parler de projet politique ?

Notre but est de contribuer à l'émancipation des enfants, dans le plaisir, par la lecture. Tout est dit dans la raison sociale de la maison : L'école des loisirs. Nous fêtons à la rentrée les 40 ans des clubs Max, qui permettent de recevoir sur abonnement des livres dans les écoles. Beaucoup d'enfants n'ont pas la chance d'avoir des livres dans leur environnement familial. Alors pour que le livre ne soit pas réservé à une élite, il faut qu'il leur arrive dans les mains par l'école à un prix accessible. C'est l'une des raisons pour lesquelles je fais ce métier car il y a effectivement un enjeu sociétal majeur. Il n'y a qu'une lettre de différence entre lecteur et électeur.

Les éditions de Minuit viennent d'être rachetées par Gallimard, faute d'héritiers. La transmission à la génération suivante est à l'œuvre dans plusieurs grandes maisons actuellement. Comment fait-on pour préserver un tel patrimoine ?

Il faut maintenir l'indépendance financière et assurer la transmission managériale, ce qui reste très complexe. J'ai toujours été transparent avec mes précédents employeurs - Hatier, Jacques Glénat, la famille Casterman, Charles-Henri Flammarion, Rizzoli et Teresa Cremisi. Ils savaient que j'allais atterrir à L'Ecole des loisirs. Et je trouve remarquable de leur part de m'avoir confié des responsabilités. Mon obsession est de transmettre nos fondamentaux aux générations futures et aux équipes de la maison, dans des conditions qui permettent de faire la même chose à leur tour. Chaque génération a apporté un renouveau de la maison, a porté le message en l'adaptant aux évolutions des usages, du marché, des attentes de consommation culturelle. À mon arrivée, j'ai créé le département bande dessinée puis ai poussé la diversification vers les jeux. Avec Guillaume Fabre, le petit-fils de Jean Fabre, nous avons œuvré au renouvellement générationnel des équipes éditoriales et au comité de direction, modernisé les pratiques, injecté de nouveaux métiers tout en conservant notre fonctionnement collégial.

Comment comptez-vous poursuivre la diversification ?

Nous mettons les auteurs en situation de raconter des histoires sous toutes formes de supports. Nous avons créé il y a cinq ans la société « Les films de l'école des loisirs », nous développons des podcasts, différentes gammes ludiques sous la marque « L'école des loisirs récréative », avons noué des partenariats avec Play Bac, Moulin Roty. Nous gérons les droits audiovisuels des auteurs pour s'assurer de l'adéquation entre la qualité de ce qui est produit et leurs univers. Il y a une expression belge que j'aime beaucoup : « Je n'aime pas qu'on joue avec mes pieds ». Nous essayons donc d'être le plus possible maîtres de notre avenir et de nos productions. S'il y a des domaines vraiment trop éloignés de notre métier, nous préférons mettre en place des partenariats.

Comment tranchez-vous pour vous diversifier sans perdre l'âme de la maison ?

La réponse est « l'esprit Tomi ». C'est une règle que nous appliquons. La colonne vertébrale de la maison est l'album et Tomi Ungerer en est la pierre angulaire avec ses ouvrages mélange d'impertinence, de tendresse, d'audace et de thématiques essentielles. Donc régulièrement, lorsque nous hésitons à nous embarquer dans un développement, nous nous demandons s'il semble conforme à « l'esprit Tomi ».

Pour vous qui avez une équipe de représentants, la diffusion est-elle une extension de votre métier ?

Bien plus, elle en est partie intégrante. Par rapport aux grands groupes, nous cultivons notre particularité avec ce sur-mesure. Et nous allons encore plus loin puisque nous avons décidé de renforcer notre indépendance commerciale en reprenant en direct le second niveau à compter du 1er janvier 2022. Jusqu'alors c'était Flammarion. Au moment où certains s'interrogent sur le rôle du représentant, le coût de la diffusion... nous engageons cinq personnes. Cela assure une visibilité et une présence de nos ouvrages mais aussi une maîtrise des remises, qui sont chez nous au minimum de 37 % pour tous les libraires, quel que soit le réseau.

Louis Delas, dans les locaux historiques de la maison rue de Sèvres. - Photo OLIVIER DION

Vous êtes, bien plus que vos prédécesseurs, impliqué dans l'interprofession. Pourquoi ?

Je crois foncièrement à la valeur du collectif. Nous sommes à la croisée des chemins dans bien des domaines et il y a des enjeux majeurs pour le métier qui nous attendent. Je suis assez admiratif de l'action du Syndicat national de l'édition et de l'implication des professionnels notamment dans les commissions. C'est notre intérêt à tous de se fédérer, surtout en ce moment. Si on ne le fait pas, on laisse la place à des acteurs internationaux, qui ont d'autres priorités que les nôtres. Les premières victimes seront la création et les lecteurs.

Vous êtes avec Actes Sud, Glénat, Michel Lafon, les derniers gros indépendants dirigés et possédés par une famille. Représentez-vous la parole d'un certain modèle d'entreprise éditoriale ?

Je concède un côté « dernier village gaulois ». C'est effectivement une des raisons pour lesquelles je suis au bureau du SNE, pour que la voix de ces gros indépendants entre grands groupes et petits éditeurs, puisse être entendue. Nous défendons une édition ambitieuse qui repose sur l'artisanat, la dimension humaine, la proximité et la pérennité.

Pourquoi le chantier du salon du livre est-il si important pour vous ?

La formule précédente ne fonctionnait plus, il faut inventer la suivante. Je me suis investi car ça en vaut vraiment la peine. Il est essentiel que nous retrouvions un rendez-vous annuel festif autour du livre dans toutes ses composantes, notamment la jeunesse et la bande dessinée qui restent sous-exposées par rapport à leur poids sur le marché. Par ailleurs, la volonté de décorréler l'économie de ce salon de l'économie générale du syndicat est très saine.

Le numéro de rentrée de LH Le Magazine met en avant les nouvelles façons de penser le métier de libraire. Comment voyez-vous l'évolution de ces partenaires ?

Les librairies, sont, avec les enseignants et les bibliothécaires, nos partenaires historiques. Nous sommes d'ailleurs propriétaires de trois librairies. Nous soignons ce réseau, par notre diffusion à façon, nos remises ou délais de paiement, la qualité des informations. Je me réjouis de la vague de créations de nouvelles librairies et du dynamisme des professionnels qui se sont notamment saisis des questions de click and collect. Il y a maintenant le gros chantier de l'e-commerce à mener ensemble, éditeurs et libraires indépendants sans se crisper sur des postures. J'insiste sur le fait qu'il faut le faire ensemble pour ne pas laisser la place à d'autres.

Mais comment faire sans un outil logistique ?

Nous pouvons imaginer des solutions triangulaires éditeurs-distributeurs-libraires. Encore une fois, il faut faire preuve d'ouverture d'esprit et mettre à profit les acquis de la période qui vient de passer pour aller de l'avant. Des maisons comme la nôtre doivent être réactives et force de propositions.
 

Louis Delas en quelques dates

1961 Naissance.
1979
Études de gestion et finance.
1985 Chargé de la promotion du livre français en Corée.
1988 DG de Vent d'Ouest (Hatier puis Glénat).
1999 P-DG de Casterman racheté l'année suivante par Flammarion.
2007 Direction du pôle BD/Jeunesse de Flammarion.
2013 Succède à son père à la tête de L'École des Loisirs et crée rue de Sèvres.
2020 Lancement de « L'école des loisirs à la maison ».
2021 40 ans des clubs Max.



 


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