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"Mein Kampf", un pataquès français

Jaquette de la première édition de Mein Kampf, 1925. En fond, les ruines du Reichstag, Berlin, 1945. A cette date, on estime à 12 millions le nombre d’exemplaires qui avaient été écoulés en Allemagne, entre autres comme cadeau de l’Etat. - Photo PHOTO MONTAGE - DEUTSCHE FOTOTHEK CC BY-SA 3.0‎

"Mein Kampf", un pataquès français

L’édition savante du texte d’Adolf Hitler, qui tombe dans le domaine public en 2016, ne paraîtra finalement pas en janvier prochain chez Fayard, et n’a plus d’éditeur pour le moment. Voilà pourquoi.

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Par Laurent Lemire,
Créé le 18.09.2015 à 00h00,
Mis à jour le 21.09.2015 à 20h30

"Et pourquoi pas Mein Kampf ?" La scène se passe au début de l’année 2011 dans le bureau d’Anthony Rowley. L’historien venu des éditions Perrin est arrivé un an plus tôt pour redéployer ce domaine chez Fayard. Avec Fabrice d’Almeida, ancien directeur de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), il cherche à publier des sources historiques. Le succès du Journal de Goebbels, chez Tallandier, a ouvert la voie, et Mein Kampf tombe dans le domaine public le 1er janvier 2016.

Mein Kampf - Mon combat, paru aux Nouvelles éditions latines en 1934 dans une traduction non expurgée. Une première version pirate avait été publiée sous l'impulsion de la Lica, ancêtre de la Licra. - Photo ROBY - CC BY-SA 2.0 BELGIUM

En octobre 2011, Anthony Rowley est foudroyé par une crise cardiaque. Fabrice d’Almeida, nommé directeur littéraire, poursuit seul le travail. Il constitue un comité scientifique avec un impératif : tous les membres doivent être francophones ou du moins lire le français pour pouvoir valider l’ensemble du texte. Côté allemand, on trouve des pointures comme Horst Müller ou Andreas Wirsching, respectivement directeurs de l’Institut für Zeitgeschichte (IFZ) à Berlin et à Munich, qui travaillent de leur côté sur une édition critique de Mein Kampf. Fabrice d’Almeida pense aussi s’adjoindre les compétences de Saul Friedländer, le grand historien israélien spécialiste de la Shoah, de Dan Michman, l’un des dirigeants de Yad Vashem, de Stefan Martens, directeur adjoint de l’Institut historique allemand à Paris, et d’Edith Raim, de l’université d’Augsbourg.

Côté français, il a réuni les meilleurs connaisseurs du nazisme. Autour de Christian Ingrao (CNRS), lui aussi ancien directeur de l’IHTP, et de Johann Chapoutot (université Paris-3), sont venus se greffer les valeurs montantes de la jeune génération comme David Gallo (université Paris-4), le fils de Max Gallo, spécialiste de la SS, ou Nicolas Patin (université Bordeaux-Montaigne).

"Nous ne voulions pas dépendre des Allemands, explique Fabrice d’Almeida, et de leur imposante édition savante en deux tomes. Chez Fayard, tout devait tenir dans un seul volume." Pour le financement, un dossier est déposé au Centre national du livre. Tous les scientifiques sont bénévoles, sauf le traducteur qui touchera autour de 25 000 euros pour plus d’un million et demi de signes à transposer. Quant aux droits, ils seront versés à une fondation. Reste une question préparatoire : quelle édition retenir ? Les Allemands fournissent la réponse. Ce sera la première évidemment, celle de 1925, avec toutes les variantes, et elles sont nombreuses, du passage ajouté au point supprimé.

Divergences

En avril 2014, la traduction est achevée par Olivier Mannoni. Aux 800 pages du texte d’Hitler, les historiens français doivent donc ajouter 400 pages d’appareil critique pour tenir dans un seul volume, copieux tout de même. Mais, avec seulement trois réunions en deux ans, l’édition n’a pas avancé. D’autant que des divergences apparaissent au sein de l’équipe, notamment entre Fabrice d’Almeida et Johann Chapoutot. Ce dernier souhaite plus de notes explicatives, de mises en perspective pour désamorcer la charge symbolique du livre. "Mein Kampf n’est pas un programme. C’est un argument d’autorité chez les nazis pour clore le débat." Dans cette optique, l’équipe envisage également une préface "morale" d’un intellectuel comme Elie Wiesel, vite abandonnée. Puis Johann Chapoutot et Christian Ingrao suggèrent une introduction sur Hitler, sa vie et le nazisme, ainsi qu’une introduction spécifique sur l’histoire du livre.

Visiblement, la nécessité d’un tel travail ne fait plus l’unanimité, notamment en ce qui concerne le poids symbolique de l’ouvrage. Christian Ingrao lâche une formule à laquelle tout le monde se rallie : "La Shoah aurait eu lieu sans Mein Kampf." Autrement dit, ce livre n’explique pas le génocide. Fabrice d’Almeida abonde dans ce sens. "Ce n’est pas Mein Kampf qui a fait le nazisme, mais le nazisme qui a fait Mein Kampf." Son succès, par des ventes forcées qui ont atteint plus de 12 millions d’exemplaires en Allemagne jusqu’en 1945, est l’œuvre de la propagande d’Himmler qui a réussi à diffuser les idées du Führer tout en remplissant les caisses du parti nazi.

Après la nomination de Sophie de Closets à la tête de Fayard le 1er janvier 2014, Fabrice d’Almeida, accaparé par son enseignement à l’Institut français de presse et par ses interventions dans les médias, est remercié. On lui propose néanmoins de poursuivre ce projet. Mais l’historien refuse. Depuis janvier 2015, il est éditeur chez Albin Michel chez qui il propose de traduire le travail de l’IFZ à condition de beaucoup couper dans l’appareil critique. Refus des Allemands. Il faudrait de plus constituer une nouvelle équipe scientifique française et refaire la traduction… dont les droits appartiennent à Fayard. Là, c’est Albin Michel qui dit non.

Entre-temps, la Licra (Ligue contre le racisme et l’antisémitisme) s’est intéressée au projet. Alain David le confirme. Le président de la commission mémoire, histoire et droits de l’homme a pris contact en juillet dernier avec l’IFZ de Munich pour traduire cette édition. "Il y a plusieurs raisons qui ont motivé notre volonté, explique-t-il. Mein Kampf reste un objet dangereux et il vaut mieux une édition savante pour l’appréhender. Ensuite il y a une raison historique. La Licra, qui s’appelait alors Lica, avait financé l’édition pirate de Mein Kampf en 1934 pour que les citoyens français soient informés du danger. D’ailleurs cette édition a été attaquée par Hitler. Il a obtenu gain de cause et a fait retraduire le texte par les services allemands en faisant supprimer tous les passages anti-français." Cette édition caviardée paraîtra en 1938 chez Fayard… Pour l’heure, la médiocre traduction - tous les germanistes s’accordent là-dessus - parue aux Nouvelles éditions latines reste la seule disponible en France, précédée d’un avertissement de quelques pages. Elle n’est en rien une édition critique, mais il s’en est vendu cette année près de 2 500 exemplaires selon les estimations de GFK.

Démythifier

Nicolas Patin faisait partie des jeunes historiens de l’équipe Fayard. Pour lui, la question de publier ou non Mein Kampf n’a aucun intérêt. En quelques clics, le texte est disponible sur Internet. Sa publication ne constitue pas un acte transgressif, mais une volonté de mettre du scientifique là où il y a encore beaucoup trop de symbolique. Son argumentation tient en deux mots : retraduire et démythifier. La première phase étant achevée, il faut donc poursuivre. "Un tel projet ne peut être abandonné. C’est le rôle des historiens de se saisir des ouvrages qui tombent dans le domaine public. Sinon à quoi sert-on ? Il faut pointer tous les mensonges que Hitler développe sur lui-même dans la première partie autobiographique de Mein Kampf et intégrer les recherches récentes sur sa vie. Il est inutile d’ajouter du bruit au bruit, mais il faut seulement proposer une édition de référence qui fasse masse critique et qui valorise la recherche française sur le nazisme."

Chez Fayard, la prudence est de mise. "Le livre n’est pas programmé", indique Sophie Hogg-Grandjean. La directrice littéraire chargée de l’histoire précise que la dislocation de l’équipe oblige à la reconstitution d’un collège d’historiens avec des personnalités incontestables, capables d’expliquer le projet dans les médias. Officiellement, la direction de la maison ne communique pas sur le sujet. Pas facile d’avoir Adolf Hitler parmi les auteurs de son catalogue. La solution passerait peut-être par une édition collective ou par la démarche entamée par la Licra. Ce serait une manière pour les éditeurs français de montrer leur intérêt pour un grand projet de démythification. Au fond, préférer l’idée que Mein Kampf sorte un jour plutôt que de le laisser dans une fantasmagorie malsaine.

Hitler est de retour en Allemagne

Surmontant les très vives polémiques, le Land de Bavière, propriétaire des droits du livre jusqu’en 2016, a décidé de publier en janvier une édition critique de Mein Kampf.

Hitler dans les librairies allemandes, ce sera pour janvier 2016. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, Mein Kampf va être réimprimé dans une édition savante qui tient compte des dernières recherches historiques sur le nazisme et sur la personnalité du Führer. Mais cela ne s’est pas fait sans heurt. En effet, l’Institut für Zeitgeschichte (IFZ, Institut d’histoire contemporaine) de Munich a eu toutes les peines avec son autorité de tutelle, le Land de Bavière, à qui les Alliés ont confié la propriété des droits sur le texte en 1945. Jusqu’à la fin de 2015, soit soixante-dix ans après le suicide d’Hitler, c’est donc lui qui délivre avec parcimonie les autorisations de publication à l’étranger. Car en Allemagne, comme aux Pays-Bas, le livre est interdit de commercialisation.

La perspective de l’arrivée du titre dans le domaine public incite le ministère bavarois des Finances à prendre les devants et à planifier en 2011 une nouvelle édition universitaire du texte, sous l’égide de l’IFZ de Munich, avec un budget de 500 000 euros pour soutenir le projet. "Nous voulons clairement montrer à quel point ce livre, aux conséquences catastrophiques, est absurde", justifiait Markus Söder (CSU, Union chrétienne-sociale, centre droit), ministre des Finances de Bavière, en 2012.

2 000 pages

Pour les Allemands, ce texte violent et raciste est à manipuler avec prudence, car il existe encore des groupuscules néonazis outre-Rhin. Le Land demande ainsi que l’ouvrage soit rigoureusement encadré par un appareil critique. Au total, il est prévu plus de 2 000 pages, de quoi décourager toute lecture militante et faire taire toute polémique autour de l’exploitation commerciale d’un livre de haine. Mais même avec ces précautions d’usage, le projet provoque de vives oppositions. Levi Salomon, porte-parole du Forum juif pour la démocratie et contre l’antisémitisme, le considère comme "un livre en dehors de toute logique humaine" qui ne supporte aucune note. "Pouvez-vous annoter le diable ? Pouvez-vous annoter une personne comme Hitler ?" Des représentants de la communauté juive de Munich s’insurgent également contre la reparution d’un ouvrage qualifié de "diabolique". Face à l’indignation, le Land fait machine arrière. En 2013, il interdit de surcroît sa réédition en Allemagne, y compris lorsque les droits ne courront plus. De son côté, l’IFZ fait savoir qu’il poursuit le projet sur des fonds privés. Il reçoit le soutien de Dieter Graumann, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, qui qualifie ce travail de "bonne idée". "S’il doit être republié, je préfère qu’il le soit dans une version de l’Etat régional de Bavière avec des commentaires de personnes compétentes plutôt que de voir certains faire de l’argent avec les nazis." Finalement, au début de 2015, le Land se laisse convaincre par l’argumentation des historiens et le sérieux de la démarche. L’année prochaine, Mein Kampf pourra être commercialisé en Allemagne en toute légalité.

Magnus Brechtken : "L’Institut comble une lacune"

Magnus Brechtken - Photo DR

Chargé de l’édition critique de Mein Kampf, Magnus Brechtken explique la démarche de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich (Institut für Zeitgeschichte, IFZ).

Livres Hebdo - Quelles étaient les difficultés pour cette édition critique de Mein Kampf ?
Magnus Brechtken - Il y a toujours un défi lorsqu’on commente 780 pages d’un texte historique en fonction du niveau actuel des connaissances et de la recherche, mais l’Institut est bien préparé à cela en raison de sa longue tradition d’édition de textes historiques, en particulier sur l’histoire du national-socialisme. L’original de Mein Kampf a été publié en deux volumes, en 1925 et en 1926. Il en sera de même pour l’édition critique. Dans le premier volume, il y aura une introduction, le texte de la première édition, puis les commentaires. Le second volume reprendra de la même manière le texte de 1926 et sera suivi d’un appareil critique.

Qu’attendez-vous de cette édition en Allemagne ?
Tous les textes d’Hitler pour la période 1905-1933 ont été publiés dans des éditions critiques. Le seul texte à ne pas être encore disponible dans une telle version est Mein Kampf. L’édition critique qui sera publiée par l’Institut en janvier 2016 comble cette lacune en proposant au milieu universitaire et au public des informations qui s’appuient sur les recherches les plus récentes.

Avez-vous des accords avec des éditeurs français pour la traduction de ces deux volumes ?
Pour l’instant, non, nous ne disposons pas d’accords avec des éditeurs français.



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