Grand entretien

Philippe Robinet (Calmann-Lévy) : « Presque 100 % de nos livres sont imprimés et reliés en France »

Philippe Robinet. - Photo Olivier Dion

Philippe Robinet (Calmann-Lévy) : « Presque 100 % de nos livres sont imprimés et reliés en France »

Notamment porté par les « best » de Guillaume Musso, Calmann-Lévy figure aujourd'hui à la troisième place des plus gros vendeurs en littérature générale. Son directeur général, Philippe Robinet, revient sur son bilan, défend la valorisation du fonds et rappelle les valeurs d'une maison qui célèbre cette année le bicentenaire de la naissance son cofondateur, Michel Lévy.

J’achète l’article 1.5 €

Par Isabel Contreras, anne-laure walter ,
Créé le 30.11.2021 à 09h00 ,
Mis à jour le 02.12.2021 à 15h47

Quel est le bilan de l'année 2021 pour Calmann-Lévy ?

Nous avons traversé une année enthousiasmante et intéressante pour le livre qui a posé les bases de ce que sera l'édition de demain : combien de titres publier et comment nous organiser pour cela ? Mais aussi comment mieux faire pour que les auteurs soient au centre de tout ?

Qu'est-ce que la pandémie vous a laissé comme enseignement ?

Beaucoup de choses. Par exemple nous avons continué à relocaliser notre fabrication. Aujourd'hui, presque 100 % de nos livres sont imprimés et reliés en France. Nous avons créé un logo pour indiquer cet engagement et nous l'avons apposé, depuis septembre, sur tous nos livres. Nous mettons d'ailleurs ce logo à la disposition de l'interprofession. Il faut soutenir l'imprimerie française et son savoir-faire. Nous avons une vision plus responsable vis-à-vis de la planète qui se traduit par d'autres initiatives, comme la mise à disposition de PLV en bois en librairie.

Nous avons également revu notre fonctionnement, évidemment mis en place le télétravail qui permet un meilleur équilibre dans nos vies. Nous avons aussi intégré la possibilité pour chacun de faire du mécénat de compétences. Chaque salarié a désormais le droit de consacrer quelques jours par an à des causes portées par des associations.

La maison d'édition est-elle en train d'embrasser une nouvelle politique directrice ?

Oui, ou plutôt de continuer à amplifier nos engagements. C'est d'ailleurs la réflexion que nous avons menée sur la « raison d'être », prônée par la loi PACTE qui pousse à réfléchir à l'impact écologique et sociétal en plus de l'impact industriel de l'entreprise. Dans une société de plus en plus archipélisée, nous avons encore plus besoin de livres. Le livre est un des derniers espaces de partage, un des derniers lieux où s'éprouve la possibilité d'un monde commun par le partage des émotions, des histoires, des imaginaires, des pensées. Notre raison d'être est d'additionner ces diversités pour en faire un partage, ce que nous avons synthétisé par un slogan promesse : « Nos mondes en commun ».

En quoi cela se traduit concrètement ?

Ce message c'est la revendication de Calmann-Lévy, c'est-à-dire son utilité dans notre société. Cela doit irriguer la ligne directrice dans laquelle on s'inscrit. Aujourd'hui, toute la question est d'agir en permanence en étant alignés avec cette raison d'être.

Vous êtes le troisième éditeur de littérature derrière Gallimard et Albin Michel grâce à Guillaume Musso, Marie-Bernadette Dupuy ou Laurent Gounelle. Quel est le poids de ces best-sellers sur votre économie ?

Effectivement, le poids des best-sellers est important, comme chez beaucoup d'éditeurs. Mais il faut plutôt analyser cela dans le rapport nombre de livres publiés/chiffre d'affaires. Nous publions moins que d'autres, une centaine de livres par an. Et 20 % des titres représentent environ 80 % de la valeur. Mais la santé d'une maison d'édition, c'est aussi les premiers romans qu'elle publie, les romans graphiques ou encore les essais qui ne seront pas des best-sellers mais que nous nous devons de publier.

Vous devez quand même vous accrocher à ces locomotives pour exister. À l'heure où les auteurs stars sont tentés de s'affranchir de leur éditeur, comment les garde-t-on ?

Les auteurs auxquels vous pensez ne s'autoéditent pas mais créent des maisons d'édition, rien de nouveau sous le soleil. En quoi ce serait différent d'un écrivain comme Hubert Nyssen qui a créé Actes Sud ? Si, en revanche, certains s'affranchissent de leurs éditeurs simplement pour réduire les coûts de personnel, alors je condamne cette ubérisation du métier. La sous-traitance de toutes les fonctions est synonyme de faillite assurée. Vous pouvez prendre la presse en exemple où les journalistes ont dû quitter les rédactions : ça ne marche pas.

Prenons aussi les investissements publicitaires, on est plus convaincant face à un support quand on discute sur 100 nouveautés au lieu d'une. Et pas seulement sur le seul aspect financier mais aussi sur le plan qualitatif. Cela bénéficie aux auteurs. Il faut aussi que nous évoluions. Nous avons par exemple recruté deux nouvelles personnes pour le digital.

Je ne pense pas qu'il y ait aujourd'hui une défiance vis-à-vis de l'éditeur. L'auteur a besoin d'un éditeur, de cette relation privilégiée qui permet à un livre d'exister et à une œuvre de se construire.

La source média référencée est manquante et doit être réintégrée.

Alors que les agents sont de plus en plus présents dans l'écosystème du livre, comment évolue votre métier de patron de maison d'édition, notamment à l'égard de ces auteurs star ?

Nous faisons, en quelque sorte, le même métier depuis 1836 qui est d'apporter un regard objectif sur le travail d'un auteur. Et il s'appuie sur trois piliers : l'auteur, le libraire et le lecteur.

L'éditeur se doit d'être moteur. Il est en dialogue permanent avec les auteurs. Je n'attends pas qu'ils me demandent des choses pour faire des propositions. Nous avons été les premiers à ouvrir un espace auteur, pour donner un accès direct aux chiffres. Dieu sait si j'ai entendu des critiques là-dessus, et il me semble pourtant que cela fonctionne bien ! Nous nous battons tous les jours pour innover et nous allons continuer.

Vous allez maintenant publier en septembre les nouveautés de Guillaume Musso ?

Il n'y a pas de systématisme. Guillaume Musso est écrivain, cela fait onze ans qu'il est l'écrivain préféré des Français, traduit dans le monde entier. Ce n'est pas une mécanique.

Dans Gustave Flaubert et Michel Lévy un couple explosif que vous publiez pour le bicentenaire du cofondateur de la maison, on voit comment les relations entre un éditeur et son auteur star peuvent se dégrader. Cela vous est-il déjà arrivé ?

Oui, bien sûr. Évidemment nous avons des auteurs qui partent, des relations qui se terminent. Dans ce métier, nous sommes dans l'humanité la plus forte. C'est une valse à trois temps, où auteur, libraire et lecteur doivent fonctionner en harmonie. Et si l'une de ces pièces se brise, cela crée des insatisfactions de part et d'autre et la relation prend fin. C'est souvent très triste.

Pour revenir à Michel Lévy, il a contribué à inventer le statut d'auteur en contractualisant la relation éditrice auteur. Il a permis l'accès des livres au plus grand nombre en inventant le livre à 1 franc, avec ce souci de démocratisation de la lecture. La maison a toujours lutté contre les totalitarismes, en essayant de rendre le monde meilleur par le biais de la littérature. Enfin, Michel Lévy a toujours été soucieux de qualité. Il n'a pas cédé à la facilité pour rendre le livre accessible. Ces quatre piliers-là, je les revendique complètement aujourd'hui et nous continuons de les développer. Il faut que nous soyons davantage sur le terrain, plus présents dans les résidences d'écrivains, nous allons mener des initiatives dans ce sens en 2022.

Vous êtes arrivé, il y a cinq ans, à la tête de Calmann-Lévy. Vous qui, par le passé, aviez monté vos maisons d'édition, vous vous êtes trouvé à reprendre une maison et avez eu à cœur de restaurer son histoire. Pourquoi ?

Une maison d'édition c'est une histoire et une équipe. Chez Calmann-Lévy, c'est ensemble que nous avançons dans cette histoire qui a presque 200 ans. Avec les éditrices et les éditeurs évidemment, mais aussi avec toutes celles et ceux qui font Calmann-Lévy au quotidien. Je ne dirige pas seul la maison mais avec un comité de direction composé de Camille Lucet, Anne Sitruk et Valérie Taillefer.

Comme le note l'historien Jean-Yves Mollier, Michel Lévy est à l'origine de l'édition moderne. C'est un honneur de diriger la maison qui a publié Charles Baudelaire, Alexandre Dumas, George Sand, Raymond Aron et tant d'autres. Nous en sommes fiers et il est de notre devoir de continuer à les publier. Cette année nous avons ressorti Les Fleurs du mal avec une couverture illustrée par Clara Luciani et un texte de Pierre Brunel qui met en lumière le lien fort entre le poète et l'éditeur. Nous republions toute l'œuvre de Patricia Highsmith avec aussi un ouvrage inédit autour de ses notes et carnets qui viennent d'être découverts. Il faut continuer à valoriser ce fonds extraordinaire !

 

En parallèle, Kero se caractérise par des documents consacrés à des personnalités, de Mariah Carey à Eddy Mitchell en passant par Greta Thunberg, est-ce en train de devenir la marque des « memoirs » à l'anglo-saxonne ?

Calmann-Lévy est une maison de transmission tandis que Kero est la maison de l'époque et de l'immédiateté. Les éditeurs travaillent pour les deux maisons, et selon le livre, nous décidons la maison qui va les publier. Mariah Carey va paraître chez Kero qui est devenue une marque de Calmann-Lévy. Il y a cinq ans je vous avais dit que je préférais que chaque maison vive sa vie à sa manière, mais nous nous sommes rendu compte qu'il fallait intégrer Kero chez Calmann-Lévy pour qu'elle se développe.

Vous avez été embauché par Arnaud Nourry, l'esprit Hachette peut-il perdurer sans lui ?

Je suis là parce qu'Arnaud Nourry a considéré qu'il était intéressant pour Hachette Livre de racheter Kero. Je fais mon travail aujourd'hui avec le même plaisir qu'il y a cinq ans et Pierre Leroy, avec Fabrice Bakhouche, ont confirmé récemment mon plan de développement.

Après ce qui vient de se passer chez Europe 1 ou Canal +, pensez-vous que Vincent Bolloré, dont le groupe Vivendi est aujourd'hui l'actionnaire majoritaire de Lagardère, pourra se montrer tôt ou tard interventionniste vis-à-vis de votre ligne éditoriale ?

Je réponds toujours de la même façon à cette question, c'est l'actionnariat d'Hachette Livre qui se modifie, pas celui de Calmann-Lévy. Les membres de mon conseil d'administration sont toujours les mêmes. Donc ce n'est pas un sujet pour notre maison. Je pense avoir prouvé et assumé un certain nombre de convictions par le passé et aussi depuis mon arrivée chez Calmann-Lévy pour pouvoir le dire très sereinement. Aujourd'hui, nous continuons de développer nos projets et de porter nos ambitions pour notre maison, en travaillant avec notre actionnariat comme nous l'avons toujours fait.

À côté de votre activité d'éditeur vous œuvrez personnellement à la conquête de nouveaux lecteurs via votre Labo des histoires. Le renouvellement du lectorat est-il l'un des enjeux majeurs actuels pour la chaîne du livre ?

J'ai créé avec d'autres Le Labo des histoires il y a plus de dix ans. Aujourd'hui c'est Emmanuel Davidenkoff qui préside l'association et j'en suis très heureux. L'inquiétude sur la lecture des jeunes est fondée mais le pass Culture a montré que les jeunes pouvaient se rendre massivement en librairie, pour acheter des livres, des mangas. Je ne pense pas qu'on puisse parler de désaffection, l'impact du livre reste extrêmement fort chez les jeunes.

Les dernières
actualités