[Rentrée d'hiver 2022] Littérature française : Les combattants

Pierre Lemaitre, pointure de la rentrée chez Calmann-Lévy. - Photo Olivier Dion

[Rentrée d'hiver 2022] Littérature française : Les combattants

Pressés par l'élection au printemps, les éditeurs ont placé leurs meilleurs atouts début janvier, quitte à bousculer Michel Houellebecq, mastodonte de cette rentrée. La production bondit pour s'établir à 545 romans (+9,5 %).

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Par Isabel Contreras ,
Créé le 27.12.2021 à 13h20

On s'en souvient encore. Lors de la rentrée d'hiver 2019, les éditeurs avaient massivement décidé d'échelonner leurs parutions entre janvier et février pour éviter de faire de l'ombre à Sérotonine, le roman de Michel Houellebecq. Trois ans après, cette stratégie est caduque : la perspective de la présidentielle en avril et sa surmédiatisation ont poussé les mêmes éditeurs à se montrer prévenants et à concentrer l'ensemble de leurs enjeux en janvier. Les écrivains qui ouvrent l'année 2022 n'ont donc plus de choix que de se placer à côté de Michel Houellebecq, dont la nouveauté paraît le 7 janvier chez Flammarion.

Maylis de Kerangal- Photo OLIVIER DION

L'effet « présidentielle » a ainsi provoqué un rebond de la production, très concentrée. D'après nos données Livres Hebdo / Electre Data Services, elle s'établit à 545 romans, soit une augmentation de 9,5 %. Plus précisément nous dénombrons, côté français, 385 fictions françaises dont 61 premiers romans (2 titres en moins par rapport à 2021) et 160 romans traduits contre 153 l'an dernier (+4,4). Cette recrudescence rappelle celle d'il y a cinq ans, lors de l'élection d'Emmanuel Macron. La « rentrée littéraire d'hiver » avait produit 517 romans.

Les poids lourds

Les nouveautés en fiction française et étrangère vont à plus forte raison se bousculer au portillon qu'elles devront s'imposer face aux polars et thrillers, habituellement programmés en mars. Les romans de Maxime Chattam (Albin Michel), Niko Tackian (Calmann-Lévy), Michel Bussi (Presses de la cité) ou des Islandais Arnaldur Indridason (Métailié) et Ragnar Jonasson (La Martinière) déferleront en même temps que des locomotives comme David Foenkinos, Karine Tuil, Pascal Quignard et Tonino Benacquista, tous quatre à paraître le 6 janvier chez Gallimard. Mathias Malzieu ouvre l'année d'Albin Michel tandis que Philippe Besson incarne la rentrée de Julliard et Frédéric Beigbeder celle de Grasset. Actes Sud défend notamment le nouveau texte du Goncourt 2017, Éric Vuillard, avant de proposer celui du Goncourt 2018, Nicolas Mathieu. Le premier mois de l'année s'achève sur une bonne note pour Calmann-Lévy, la nouveauté de Pierre Lemaitre. Durant février, les poids lourds sont également nombreux. Précédé par Vincent Message et Stéphane Audeguy, Philippe Delerm révèle un nouveau recueil de textes courts au Seuil. Véronique Olmi fait son grand retour chez Albin Michel et Leïla Slimani livre le deuxième volume de sa trilogie Le pays des autres chez Gallimard. Chez Mialet-Barrault, Jean Teulé signe Azincourt par temps de pluie tandis que Noir sur blanc publie le 10 février un recueil de notes poétiques de Gaëlle Josse. Les lecteurs de Maylis de Kerangal et Joy Sorman peuvent se réjouir de l'arrivée d'un projet insolite : un roman écrit à quatre mains par ces deux écrivaines. Seyvoz paraît le 23 février chez Inculte. Bien installée en librairie aussi, Constance Debré signe le 2 février Nom chez Flammarion.

 

Philippe Besson- Photo MAXIME REYCHMAN


D'autres écrivains confirmés défendent les couleurs de leurs éditeurs en ce début d'année. Chez Stock, Adrien Bosc, Laurence Tardieu ou la Québécoise Gabrielle Filteau-Chiba se fraient un passage dans la rentrée quand Nathalie Azoulai, Joël Baqué et Iegor Gran retrouvent POL. Au Diable Vauvert dégaine l'un de ses écrivains stars, le Belge Thomas Gunzig, tandis que Minuit parie sur Julia Deck. Alma se range du côté de Lenka -Hor?áková-Civade et Viviane Hamy de François Vallejo. La rentrée de Buchet-Chastel est marquée par la présence du jeune Hector Mathis et celle d'Allia par un autre talent précoce, celui de Simon Johannin. Rivages retrouve Bernard Quiriny quand Arléa appuie Hélène Gestern et Verdier Michel Jullien. De son côté, Mercure de France accompagne désormais Franck Maubert. Aux Avrils, on accueille Lucile Bordes. Jusqu'ici publiée chez Liana Levi, cette auteure a suivi Sandrine Thévenet, responsable éditoriale au sein de cette maison de littérature du groupe Delcourt. Auparavant chez Robert Laffont, Isabelle Stibbe a elle aussi suivi son éditrice, Emmanuelle Delacomptée-Dugain au Cherche Midi. Un autre transfuge, Olivier Liron. Grand prix des blogueurs 2018 pour Einstein, le sexe et moi, ce trentenaire a quitté Alma pour Gallimard où il signe en février son troisième roman. Enfin, Sébastien Ménestrier et Adrien Gygax changent eux aussi de maison d'édition. En provenance de Buchet Chastel, le premier arrive chez l'Helvète Zoé tandis que le deuxième fait paraître son troisième roman chez Plon.

 

Julia Deck- Photo © HÉLÈNE BAMBERGER


Deuxième tentative

Notamment repérés par les prix littéraires, plusieurs protagonistes de la rentrée d'hiver publient leur deuxième fiction. Goncourt du premier roman 2020, Maylis Besserie embrasse à nouveau l'exercice de l'exofiction dans Les amours dispersées (Gallimard). Distinguée par le prix Anaïs Nin 2017, Nina Léger revient, également chez Gallimard, alors que la lauréate du prix Envoyé par la poste 2020, Dima Abdallah, renouvelle son soutien à Sabine Wespieser. Les journalistes Adrien Borne (JC Lattès) et Anaïs Llobet (L'Observatoire) signent aussi leur deuxième fiction tout comme Inès Bayard (Albin Michel), Juliette Adam (Fayard), Laure Gouraige (P.O.L), Alissa Wenz (Denoël) et Marie Maher (Alma).

Les éditeurs n'ont toutefois pas renoncé à la découverte de nouvelles plumes. Grasset et Robert Laffont ont, chacun, programmé quatre primoromanciers. À l'étranger, plusieurs maisons d'édition s'agitent autour du premier roman d'Adèle Rosenfeld, Les méduses n'ont pas d'oreilles (Grasset). La jeune maison de littérature dirigée par Juliette Ponce, Dalva, fait son entrée en littérature française avec un premier roman signé Mina Namous. Et plusieurs sont les éditeurs qui ont décidé de tout miser sur une seule découverte. C'est le cas des Pérégrines avec Sophie Charpentier, d'Anacharsis avec Mathieu Ghezzi, d'Autrement avec Marie Claes, des Éditions Do avec Franck Dorso ou de Bourgois avec Elsa Escaffre.

 

Adrien Borne - Photo OLIVIER CULMANN


Des combats à mener

Si ces écrivains jouent des coudes à la rentrée, leurs personnages ne sont pas moins courageux. Pour la directrice générale adjointe chargée de la fiction de Plon, Céline Thoulouze, ces protagonistes sont tout simplement des « combattants ». « Leur combat n'est ni un affrontement, ni une bataille mais une quête, un but à atteindre, une tension intime et universelle », écrit-elle dans l'édito du programme qu'elle cosigne avec son équipe éditoriale. Ainsi, l'infirmière que suit Delphine Saada dans son premier roman, Celle qui criait au loup (Plon), décide d'entamer une thérapie pour éviter de perdre pied dans son quotidien familial. En quête de paix intérieure aussi, le psychanalyste de La patience des traces de Jeanne Benameur (Actes Sud) se rend au Japon. En proie aux doutes, Arnaud, 30 ans, s'interroge sur le sens de son existence dans Bile en tête, le premier roman de Sébastien Bouillé (Le Dilettante). Pour Marc Sadoun (L'enfant de l'entre-deux, Bouquins), c'est au niveau des origines religieuses que la question de la quête se pose : le narrateur se cherche entre une famille juive d'Algérie, côté paternel, et une famille française de confession catholique, côté maternel. La foi à laquelle s'attachent deux étudiantes dans Andrea de dos de Michel Jullien (Verdier) pourrait leur coûter la vie, au cours d'un périlleux pèlerinage en zone équatoriale.

Elle est identitaire la quête de la narratrice de Laure Gouraige dans Les idées noires (POL). Métisse de père haïtien, elle explore l'histoire d'Haïti, un pays pour lequel elle n'avait jusqu'alors aucune affection. C'est au contraire, à la faveur d'un sentiment amoureux réciproque, que deux personnages marginaux s'unissent pour mieux exister dans Blanc résine d'Audrée Wilhelmy (Grasset). Dans la reconstruction, des personnages cherchent à s'en sortir. Le destin de quatre victimes d'un accident de voiture se noue dans Des éclats de toi de Marie Joudinaud (Archipel). Pas prête à baisser les bras, une mère célibataire se bat contre vents et marées dans le roman de Nora Benalia (Ce prochain amour, Hors d'Atteinte). Présente au Bataclan le 13 novembre 2015, Susie Pritt rencontre enfin quelqu'un qui la comprend dans Juste à côté de Sophie Carquain (Charleston). Thierry Vimal présente, de son côté, Emilio et sa mère dans Au titre des souffrances endurées (Cherche Midi). Les années passant, ils n'arrivent pas, eux, à dépasser le traumatisme provoqué par une attaque terroriste qui a tué le père de famille.
 

Laure Gouraige


D'autres se cherchent sans but, comme le jeune Français du roman de Léonie de Rudder (Vertidog, Robert Laffont). Licencié par sa start-up, il devient dog-sitter. Lui aussi employé dans une start-up, mais bientôt à la retraite, John fait le bilan de son existence dans Triste boomer d'Isabelle Flaten (Nouvel Attila). Désespérée, une professeur de français n'arrive pas à intéresser ses élèves. Dans Troll me tender (Eyrolles), ce personnage de Sophie de Villenoisy crée un compte Twitter pour se moquer d'une influenceuse. D'autres embrassent des causes militantes pour y donner un sens à leur vie. C'est le cas de René Cormet qui tombe amoureux d'une végane antispéciste dans Le zoo des absents (POL) de Joël Baqué.

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