Histoire

Robert Darnton, l'histoire du livre et de sa clandestinité

Robert Darnton

Robert Darnton, l'histoire du livre et de sa clandestinité

L'historien américain Robert Darnton, spécialiste des Lumières européennes et de l'histoire du livre sour l'Ancien Régime, vient de publier Éditer et pirater. Le commerce des livres en France et en Europe au seuil de la Révolution.

L’histoire du livre, et en particulier de l’édition et de la librairie francophone au siècle des Lumières, doit infiniment au chercheur américain Robert Darnton. Son dernier ouvrage, Editer et pirater. Le commerce des livres en France et en Europe au seuil de la Révolution, fidèlement traduit par Jean-François Sené et édité par Gallimard.

Selon notre universitaire américain favori (une gageure en cette époque si complexe…), « la moitié au moins des livres vendus en France entre 1750 et 1789 étaient piratés. Du fait des politiques centralisées de l'Etat, soucieux de surveillance, la Communauté des libraires et imprimeurs de Paris monopolisait les privilèges des livres et ruinait presque toute édition dans les provinces ».

Il faut admettre que plus le régime est draconien et plus les réseaux sont au point, les uns en Hollande, les autres à Bruxelles (où les libraires recèlent encore de nombreux trésors, nous faisant toujours plus aimer cette ville et la Belgique) ou en Suisse. 

Radio-Londres, les stations périphériques, comme les sites internet les plus illégaux, ne firent rien d’autre, dans nos siècles modernes et contemporains, que s’installer à la frontière de l’Hexagone et de la légalité, pour mieux la franchir à la rencontre d’un public avide de respirer.

Croissant fertile

Aux dires de Robert Darnton, « en  réaction, hors de la capitale, les libraires s'approvisionnaient de plus en plus auprès de maisons d'édition qui produisaient des livres français en des lieux stratégiques hors des frontières du royaume » - dans ce qu’il appelle le « Croissant fertile » : d'Amsterdam à Bruxelles, par la Rhénanie, à travers la Suisse et en descendant vers Avignon ».

Tout cela aussi « grâce à une main-d'oeuvre et à un papier peu coûteux », rendant, les contrefaçons « moins chères que les oeuvres produites avec privilèges à Paris. En conséquence, une alliance naturelle se développa entre les libraires de province et les éditeurs étrangers qui razziaient le marché avec un esprit d'entreprise audacieux. Tel fut l'autre visage des Lumières : un capitalisme de butin. »

Ce volume vient clore un cycle inauguré il y a près de trois décennies.

Contrebande et contrefaçon

Robert Darnton, qui préside toujours l’American Historical Association, a enseigné à Princeton et a notamment dirigé la bibliothèque universitaire d’Harvard. Il a pu, en particulier, étudier le fonds d’archives de la Société typographique de Neuchâtel et s’est toujours la clandestinité, que celle-ci ait pu servir la contrefaçon comme l’édition de livres prohibés.

Son œuvre la plus connue reste Édition et sédition, l’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, qui ne doit pas éclipser l’ensemble d’un travail qui a donné un sens nouveau au regard sur la production livresque, son commerce et son statut durant les temps qui ont précédé la Révolution.

Car cette plongée au coeur du « monde bigarré de la littérature clandestine » nous a permis de comprendre les liens entre « les éditeurs-imprimeurs, aux frontières du royaume, souvent gens honorables et bons bourgeois calvinistes, qui multiplient les publications subversives ou immorales, (…) les pauvres hères de la contrebande : passeurs, colporteurs et marchands forains qui risquent les galères pour diffuser dans le royaume cette littérature de l'ombre ; les gens installés, édiles et notabilités, qui lisent sous le manteau ces opuscules interdits, mais aussi les libraires les plus insoupçonnables qui, sous le comptoir, se livrent au commerce de livres scandaleux, tant les gains y sont aisés à faire. Tous partagent la même fascination pour l'univers fictionnel des «écrits philosophiques» clandestins ».

Robert Darnton a ainsi révélé le rôle de cette « littérature séditieuse qui mina dans les esprits les fondements de l'Ancien Régime plus que ne le firent les forts traités des Philosophes ».

Nuances de censures

Il y a aussi ce volume intitulé De la censure. Essai d’histoire comparée, au sein duquel il s’est attaqué à trois régimes autoritaires dont il a étudié, grâce à de nombreuses archives, les mécanismes de filtre et de réécriture des ouvrages de librairie. Il croque tout à tour la France des Bourbons (et en particulier les années 1750 à 1760), l’Inde du Raj britannique (et notamment la littérature bengalie de la seconde partie du XIXème siècle) et la RDA, juste avant la chute du mur.

C’est l’occasion pour Robert Darnton d’esquisser des ponts de contact entre les différents systèmes, d’autant plus aisés que tous trois font la part belle à la négociation entre censeurs et auteurs, comportent souvent des hommes de lettres dans chaque camp et présentent essentiellement des cas de censure a priori. Au-delà, l’historien en conclut, dans un propos à nuancer, que ces mécanismes ante-publication ne peuvent être valablement désignés comme une véritable censure…

Rappelons en effet que, de nos jours, la censure connaît plusieurs acceptions. Il s’agit certes parfois des cas où une autorité impose d’examiner avant sa diffusion publique d’un message - que celui-ci prenne la forme d’un journal, d’un livre, d’un film, d’une œuvre d’art ou encore de musique -  et, le cas échéant, l’interdit ou en restreint le contenu ou la cible.

Mais, dans une conception plus large, la censure est assimilée à toute mesure visant à limiter la liberté d’expression, que ce soit a priori comme une fois l’objet du litige déjà entre les mains du public. Aux termes de cette hypothèse, la censure est alors incarnée aussi bien par une interdiction, à quelque moment que celle-ci intervienne et d’où qu’elle provienne, que par la suppression d’un passage, la condamnation à des dommages-intérêts, à la publication d’un avertissement ou d’une décision de justice. Les représailles économiques, la menace par des actes violents d’intimidation ou de rétorsion appartiennent également à ce registre.

N’oublions pas ses savoureux travaux que sont Un tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution,  la délicieuse Bohème littéraire et Révolution. Le monde des livres au XVIII siècle, le très politico-juridique tome sur L'Affaire des Quatorze. Poésie, police et réseaux de communication à Paris au XVIII siècle ou encore Le Diable dans un bénitier. L'art de la calomnie en France, 1650-1800.

Et c’est pourquoi Robert Darnton est essentiel aux juristes, aux spécialistes de la censure et du droit d’auteur, mais aussi et surtout à tous ceux qui aiment les livres et leur histoire.
 
 

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