Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au barreau de Paris. Il a fondé le cabinet portant son nom et le codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Julien Fournier. Il est membre du Conseil de l'Ordre du barreau d e Paris - il est notamment Secrétaire de la Commission Culture - et Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il a été chroniqueur juridique dans Livres Hebdo durant neuf ans. Il est membre du Conseil d'orientation du CAFED (Centre africian de Formation à l'Edition et à la Diffusion, Tunis) et du Comité scientifique du MOTIF. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l'édition, ainsi que plusieurs essais sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l'auteur de romans et recits, parus au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l'anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il en a réédité et préfacé chez divers éditeurs, souvent tirés de ses propres collections. Il est président du Prix Sade. Il est conseiller municipal du 6e arrondissement de Paris et membre du Conseil de l'Ordre des avocats au Barreau de Paris. lire la suite

Il y a 1 semaine 3 jours Blog

Anorexie et photo retouchée

L’anorexie sera donc toujours « pratiquable », mais plus montrable.

Le 5 mai 2017, un décret et un arrêté ont été publiés au Journal officiel permettant de faire rentrer en vigueur deux amendements de loi santé votés pour lutter contre les photographies retouchées présentant des « images de mannequins dont la silhouette a été affinée ou épaissie. »

Le premier amendement impose de mentionner « photographie retouchée ». Le délit est sanctionné par une amende de 37 500 euros. Quant au second article de loi, il exige la fourniture d’un certificat médical attestant que les mannequins ne sont pas excessivement minces, sous peine de six mois de prison et 75 000 euros d’amende.

Les deux textes règlementaires publiés en mai 2017 précisent les modalités d’application de ce dispositif légal. La mention « photo retouchée » sera notamment applicable dès le 1er octobre 2017. Elle devra être apposée sur les images publicitaires, mais ne vise pas pour l’heure la presse et les livres ; sauf si ceux-ci reproduisent une image publicitaire...  

Rappelons à nos lecteurs un cas emblématique, qui a peut-être été un déclencheur des cogitations du parlement.

Oliviero Toscani et Isabelle Caro

Oliviero Toscani, le célèbre photographe italien, agitateur socioculturel associé pendant des années à la marque de vêtement Benetton, avait déclaré, après la mort du mannequin anorexique Isabelle Caro, survenue en novembre 2010 : « C’était une femme très malade, en premier lieu dans sa tête, avant même de l’être dans son corps, comme toute anorexique. Elle était très égoïste et très imbue d’elle-même, et cela jusqu’à sa mort. Son problème : elle n’a jamais compris qu’elle n’était pas mannequin ! C’était une fille malade, une malade en phase terminale. Les médias non plus n’ont jamais compris ça. »

Le coup de grâce : « Elle pensait pouvoir avoir du talent en tant qu’actrice, mais elle s’est montée la tête. Elle n’avait aucun autre talent que celui d’être anorexique. En cultivant sa maladie à l’extrême dans la presse, elle est devenue victime d’elle-même. C’était une damnée et les médias ont contribué à sa mort ! »

Oliviero Toscani a été, en 2007, à l’occasion d’une retentissante campagne de lutte contre l’anorexie organisée par une marque de vêtement et orchestrée par le photographe, le plus sûr artisan de la fulgurante notoriété d’Isabelle Caro. Sollicité par No-l-ita, « la marque des filles non provocatrices », pour donner un coup de projecteur sur la griffe tout en exhortant à une prise de conscience du fléau de l’anorexie, Oliviero Toscani a choisi Isabelle Caro, Française de 25 ans et de 32 kilos, anorexique depuis l’âge de 13 ans.

L’impact de la campagne a été à la hauteur du choc de la photo. La notoriété du photographe n’y est pas pour rien, le New York Times a consacré à un sujet à la publicité et à celle qui était en train de devenir l’ambassadrice cadavérique de la lutte contre l’anorexie, puis le journal télévisé de France 2.

Du coup, Oliviero Toscani s’est récrié en s’inquiétant de la glorification dont la jeune femme était l’objet dans les médias, qui n’était en définitive rien d’autre que la « glorification de l’anorexie ». Exactement le contraire du but recherché.

Les limites d'une campagne

La très relative compassion du photographe italien à l’égard de la maladie de son modèle a trouvé des échos dans l’opinion auprès de qui l’anorexie ne recueillait manifestement pas les mêmes élans de sympathie dont bénéficiaient les malades du sida ou les myopathes, par exemple. Y compris chez ceux qui étaient précisément censés les soigner : Isabelle Caro « se raccroche à l’exhibition de son corps pour tenter d’exister, tout en niant sa maladie, analyse un psychiatre interpellé par la publicité. Quand elle regarde les photos de Toscani, elle se voit sans doute encore trop grosse. (…) L’initiative de Toscani n’a aucun effet préventif contre l’anorexie. On n’a jamais empêché une guerre en montrant quelqu’un défiguré par un obus. On ne peut pas soigner par l’image une maladie qui ne dépend pas de l’image. »

Toscani aussi avait sa petite analyse de la maladie, qu’il regardait comme un instrument à la disposition des femmes afin de subvertir les canons et les normes imposés par le système capitaliste, jusqu’au sacrifice suprême.

Accordons nous sur le fait que le droit français, après s’être soucié des images de fumeurs et de buveurs d‘alcool, s’attaque une fois de plus, plutôt qu’au mal lui-même, à la diffusion d’images dudit mal.

Coco Chanel, Jean-Paul Sartre, Serge Gainsbourg, André Malraux ou Jacques Tati, ne fument plus, ne boivent plus, alors que la consommation de tabac et d’alcool reste légale. L’anorexie sera donc toujours « pratiquable », mais plus montrable. Ainsi va la société française qui répond à se défis et ses démons par des lois entravant, peu ou prou, la liberté d’expression.
 

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