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Caroline du Nord, 1934

Martha Gellhorn et Ernest Hemingway en compagnie d’officiers de l’armée chinoise, en 1941. - Photo Domaine Public

Caroline du Nord, 1934

Grand reporter, Martha Gellhorn porte un regard profondément humaniste sur la pauvreté, proposant un portrait en creux de l’Amérique en crise.

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Par Kerenn Elkaim
avec Créé le 12.05.2017 à 01h33

Curieuse, Martha Gellhorn s’est promis de "voyager partout, de tout voir et de l’écrire à [s]a manière". Cette reporter d’exception n’a jamais failli à sa philosophie, et se suicidera quand elle perdra la vue. Née aux Etats-Unis, en 1908, elle largue les amarres pour le Vieux Continent. Elle couvre la guerre d’Espagne avec un compagnon de route passionné, Ernest Hemingway. Ce lien fait d’elle sa troisième épouse, mais redoutablement indépendante, la correspondante ne tarde pas à suivre sa voie en solo. Dachau, la guerre du Vietnam, l’Afrique ou l’Union soviétique lui font entrevoir d’autres réalités.

Mes saisons en enfer (éditions du Sonneur, 2013) captait avec brio l’envers du décor de certaines contrées. Cette fois, les éditions du Sonneur publient le fruit d’un travail réalisé sur sa terre natale, à l’heure où celle-ci sombre dans la crise économique. Dans sa préface, le prix Albert-Londres Marc Kravetz rappelle que Martha Gellhorn fait alors partie d’une mission de terrain, destinée au Président Roosevelt. "Y’a pas de honte à être pauvre", mais quelles sont les répercussions sur le quotidien ?

En cette année 1934, la reporter sillonne la Caroline du Nord. Le choc est rude : la fermeture des usines locales laisse les populations dans un terrible dénuement. "Seigneur, que les mots semblent pauvres. Les hommes sont dans un pétrin monstrueux." Comment leur donner une voix ? Martha hésite. "Elle ne voulait pas écrire un livre sur la Grande Dépression, mais avec celles et ceux qui la vivaient de l’intérieur", signale M. Kravetz. Cela donne un document incroyablement vivant, jonglant entre fiction et réalité, témoignage universel et nouvelle littéraire. Ces portraits en disent plus long que tous les reportages sur la question. Ils n’ont rien perdu de leur superbe, de leur justesse et de leur actualité.

La vieille Madame Madison manque de tout, sauf de fierté. "Je ne suis pas une mendiante." Aussi accepte-t-elle un rude programme de réhabilitation. Cette fée est capable de planter des rosiers dans un coin défraîchi, or tout le monde n’a pas son courage. Jim se voyait médecin, il devient néanmoins camionneur. Impossible d’acheter une robe de mariée à sa bien-aimée. Comment rêver quand tout s’étiole ? "Faut qu’on résiste", assène un syndicaliste. Or la misère s’immisce jusque dans la chambre à coucher. "Les temps sont durs. C’est la faute de l’époque", qui détruit les corps et les illusions.

La petite Ruby ne peut plus rien s’offrir rubis sur l’ongle. Elle passe de l’autre côté du miroir dans une maison close. Pourtant, elle refuse de céder au désespoir. Toutes ces histoires décrivent une Amérique blessée. La pauvreté oblige les personnages à dépendre de l’aide sociale, mais ils n’aspirent qu’à voler de leurs propres ailes. Seront-ils les "capitaines de leurs destinées", s’interroge Martha Gellhorn qui pointe leur dignité. "Tous les hommes ont des droits inaliénables à la vie, à la liberté, à la recherche du bonheur." K. E.

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