1er octobre > Essai France

"J’ai l’impression que je ne me ressemble pas." Emmanuel Berl (1892-1976) n’est pas modeste. Il est seulement surpris. Avec élégance, il contemple sa stupéfaction comme on le ferait d’un costume qui tombe bien. Henri Raczymow papillonne avec délice dans l’œuvre de cet irrégulier de la littérature qui ne fut ni grand écrivain ni petit maître. Il furète dans ce "petit chemin" cher à la femme de Berl, la chanteuse Mireille. Mais tout n’y "sent pas la noisette". Il y a son approbation des accords de Munich, son compagnonnage avec Pétain et les deux discours écrits pour le Maréchal dont celui qui affirme que "la terre, elle, ne ment pas", ainsi que son amitié avec Drieu la Rochelle au-delà du raisonnable.

Henri Raczymow explique que Berl s’est trompé par entêtement, faiblesse ou lâcheté parce qu’il ne s’aimait pas, parce qu’il ne ressemblait pas à ce qu’il aurait pu être. Là réside sa mélancolie, ce fait d’être un écrivain par hasard alors que tant d’autres prétendent l’être par vocation. Il est comme un homme penché à sa fenêtre. Il prend de la hauteur, il se regarde, mais il ne se reconnaît pas. Alors il évoque les autres pour ne pas avoir à parler de lui-même et ressasse un passé qu’il essaie de faire passer malgré tout.

On imagine souvent Léautaud comme un concierge de la littérature. Berl, lui, habite l’immeuble. Discret propriétaire, à un étage intermédiaire, ni trop haut ni trop bas, il en sait tous les recoins. Comme il a connu tout le monde, tout le monde veut le connaître. Et il reçoit en pyjama pour en parler à Jean d’Ormesson ou à Patrick Modiano.

Déjà auteur d’un épatant travail sur le Pauvre Bouilhet (Gallimard, 1998) qui vécut dans l’ombre de Flaubert, et d’une biographie inspirée du sulfureux Maurice Sachs (Gallimard, 1988), Henri Raczymow redit son intérêt pour ces auteurs curieusement connus, ceux dont le nom dit quelque chose sans que l’on puisse toujours citer un livre. C’est dans ce manque que Berl s’épanouit, moins d’ailleurs dans ce qu’il aurait voulu être que dans ce que sa famille aurait voulu faire de lui, un professeur au Collège de France enseignant le sanskrit.

La mélancolie qu’Henri Raczymow piste chez Berl pointe aussi dans son texte, dans la recherche de la grâce en littérature. On lit ce bel essai comme une évocation d’un monde disparu où l’on rend visite aux "grands écrivains" pour leur demander non pas si ce qu’ils disent sur leur mère ou leur femme est vrai, mais pour savoir ce que ça fait de se retourner sur une œuvre pour ne pas toujours s’y retrouver. Berl sera ainsi surpris de voir débarquer chez lui le jeune Bernard Morlino, son futur biographe, plutôt que chez Sartre, Aragon ou Malraux. Et la réponse fuse : "Je fais mes courses chez l’épicier du coin. Les grandes surfaces m’indisposent."

Laurent Lemire

Les dernières
actualités