Ça y est, je l'ai fait : j'ai acheté Que serais-je sans toi ? , le dernier roman de Gustave Musso, au Monop’ de la rue Daviel. C’est quand même un des deux types qui vendent le plus de romans aujourd’hui dans ce pays; et comme dit le Président, «  moi, je regrette, ça m'intéresse  ». Ce que j’avais fait pour Atiq Rahimi (le prosateur pour qui les bombes explosent « violemment »), ne me devais-je pas de le faire pour lui ? Alors, pour commencer, il y a un gros cœur rouge sur la couverture. Et ça, il faut le faire. Moi, je n’aurais pas osé. Lui, si. On dira ce qu’on voudra, le plus court chemin d’un point à un autre, c’est quand même la ligne droite. Ensuite on retourne le bouquin et on voit la photo de Gaston Musso. Et là, on comprend beaucoup de choses. Il a une bonne tête. C’est le gars qu’on a vu vingt fois chez Darty ou chez Renault, qui vous dit : «  Pas de souci  », qui vous dit : «  Je vous laisse pianoter votre code  », et pour finir : «  Excellente soirée à vous  ». D’ailleurs, à la fin de son livre, il adresse un petit mot de remerciement aux lecteurs, qu’il signe de son prénom. C’est en somme un auteur de proximité. L’histoire vaut ce qu’elle vaut. C’est une fille déchirée entre son papa (qui est un voleur) et le garçon qu’elle aime (qui est un gendarme). Enfin, c’est le thème annoncé, parce que dans l’exécution, finalement, il ne joue pas tellement là-dessus. Ce qui n’est pas grave, puisque à ce stade, le livre a déjà été acheté. Au début, on est à Paris. Le Louvre ayant été préempté par Dan Brown, Gontrand Musso s’est rabattu sur le Musée d’Orsay. Sinon, ça donnerait l’impression qu’il a copié. Pour le reste, c’est intéressant, parce qu’il dépeint Paris exactement comme le dépeindrait Dan Brown. Ou plus précisément : comme le dépeindrait un touriste américain. Ou mieux encore : comme on peut le dépeindre si l’on n’y a jamais mis les pieds, et qu’on se contente d’internet. Son personnage passe-t-il près du Pont Neuf ? Il vous indique, l’air de rien, au détour d’une phrase, que c’est le plus ancien pont de Paris. Remonte-t-il le boulevard Raspail ? Station devant la statue de Balzac «  qui a l’air fantomatique  ». Le voleur s’enfuit en Vélib’, comme un vrai bobo, avec l’autoportrait de Van Gogh sous le bras. Pour l’essentiel, c’est une histoire d’amour (d’où le cœur sur la couverture, et le titre emprunté à Louis Aragon via Jean Ferrat). Et alors là par contre, «  c’est du lourd  », comme dit Abdelmalik. On a affaire à un amour «  rare, profond, passionné  ». Rien à voir, lecteur, avec les plans foireux et les coucheries calamiteuses qui vous tiennent lieu de vie sentimentale. Gaétan Musso n’hésite pas à écrire une réplique telle que : «  Tu m’as brisé le cœur, Gabrielle !  » Là non plus, je n’aurais pas osé. Surtout qu’on a ensuite : « E lle pleura toutes les larmes de son corps.  » Je l’ai toujours dit : ce qui compte dans l’écriture, c’est l’audace ! Bon, évidemment, Geoffroy Musso écrit «  des épingles A nourrice  » au lieu de «  des épingles DE nourrice  », ce qui est cruel pour les nourrices. Mais on ne va pas en faire un plat. Ajoutons qu’il affectionne le procédé du point à la ligne. «  Du noir.  » A la ligne. «  Du noir.  » A la ligne. « Du noir. » A la ligne. Atiq Rahimi aussi fait comme ça. C’est pour bien marquer que c’est du lourd. * Un autre qui donne à sa façon dans la littérature de proximité, en ce moment, c’est Emmanuel Carrère. On est bien sûr à quelques années-lumière d’un Musso, et d’ailleurs je ne voudrais pas qu’on croie que je fais de l’ironie, parce que je trouve D’autres vies que la mienne réellement un beau livre. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi Carrère s’est préalablement embringué dans quelque 70 pages consacrées au fameux tsunami, et qui sont affligeantes dans le genre touristico-compassionnel. On se croirait sur TF1 un jour de catastrophe. Dommage, parce qu’après, quand il en vient au vrai projet de son livre, c’est impressionnant. En prenant le pari de relater l’existence de personnes réelles, qu’il connaît, et qui ont accepté d’être « écrites » par lui, Carrère n’entreprend rien de moins que de « remonter » le roman comme on dit du saumon qu’il remonte la rivière (d’ailleurs le livre ne porte pas la mention roman). Remonter le roman vers le non-personnage, qui est la personne ; vers la non-fiction, qui est le réel : telle paraît être l’espérance, peut-être illusoire, de l’écrivain. Personnellement, je reste perplexe ; mais positivement perplexe, si je puis dire, devant un travail qui, si je le comprends bien, met le roman en crise et cherche l’expérience des limites. Et puis je me permettrai une citation un peu longue : «  C’était la vie telle que la montrent les publicités des mutuelles ou des prêts bancaires, la vie où on se soucie du taux annuel du livret A et des dates de vacances dans la zone B, la vie Auchan, la vie en survêtement, la vie moyenne en tout (…) Je toisais cette vie de haut, je n’en aurais pas voulu, il n’empêche que ce jour-là je regardais les enfants, je regardais leurs parents les filmer avec leurs caméscopes, et je me disais que le choix de la vie à Rosier n’était pas seulement celui de la sécurité et du troupeau, mais de l’amour.  » Qu’importent les conceptions littéraires des uns et des autres : quand on a écrit des lignes comme celles-là, on n’a pas perdu son temps.
15.10 2013

Les dernières
actualités