EMMANUELLE VIAL : "Autrement n'a pas d'autres choix que d'être à l'avant-garde"

Emmanuelle Vial - Photo OLIVIER DION

EMMANUELLE VIAL : "Autrement n'a pas d'autres choix que d'être à l'avant-garde"

Arrivée en juin 2011 à la tête d'Autrement, fondée en 1975 par Henry Dougier et rachetée en 2010 par Flammarion, l'ancienne directrice de Points a pour mission de redonner du lustre à la marque pour qu'elle retrouve de la visibilité en librairie. Elle livre ici son analyse du catalogue et ses projets.

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avec Créé le 10.10.2014 à 15h40

Nous voyons se dessiner de nouvelles lignes pour Autrement, avec une rentrée littéraire identifiée et des nouvelles collections en sciences humaines à venir. Est-ce là votre empreinte ?

Oui, il m'a fallu un an pour mettre en route des projets après avoir compris l'identité de la maison et sa personnalité. C'est comme changer de pays. Il faut découvrir une autre culture, une autre langue, un autre vocabulaire. Effectivement, nous avons prévu une belle rentrée littéraire avec deux titres étrangers et un français, ainsi que trois nouvelles collections lancées cet automne, une de philosophie, "Les grands mots", dirigée par Alexandre Lacroix, le rédacteur en chef de Philosophie magazine, une série sur les universités populaires, dirigée par Michel Onfray, et une collection d'essais d'intervention, "Haut et fort", portant les prises de position, sur des sujets contemporains, d'acteurs de la société. Car faire parler les gens de terrain est une des traditions d'Autrement.

Justement, comment définiriez-vous l'ADN d'Autrement ?

C'est une maison qui est née au milieu des années 1970 et qui est porteuse d'une atmosphère propre à cette époque-là. Elle est dotée d'une certaine ouverture sur le monde, d'une foi dans la capacité des sociétés à se transformer elles-mêmes, d'humanisme. Et ce qui est constitutif de l'identité d'Autrement, c'est son incroyable créativité ; la capacité qu'a eue Henry Dougier, son fondateur, de devancer les modes, d'inventer des concepts, avec toujours un soin particulier à la forme, au visuel. On le voit dans les collections "Monde", "Morale", dans les "Atlas"... Il y a quelque chose dans l'esprit de la maison qui est joyeux, positif, inventif. Les textes cyniques, désabusés, caustiques n'appartiennent pas à son registre. Elle pourrait être un peu plus polémique parfois, avec des prises de positions plus marquées.

Dans quel état avez-vous trouvé la maison à votre arrivée ?

Au fil du temps, pour des raisons difficiles à expliquer, Autrement est devenue moins visible en librairie. Sa politique d'auteurs et de catalogue n'était plus identifiable par le public et la maison était en perte de vitesse. Ma mission principale est de lui redonner toute sa place. Car le marché s'est durci. On ne peut plus faire des livres pour se faire plaisir. Pour qu'Autrement redevienne visible, pour qu'il y ait à nouveau du relief, il faut réinjecter de l'énergie, amener de nouveaux auteurs, lancer de nouvelles collections, redynamiser la production. Nous accueillons cette année plusieurs nouvelles signatures au catalogue comme Barbara Cassin, Stéphane Hessel, Christine Angot avec des portraits, Jean-François Piège, Frédéric Schiffter, Benjamin Stora, Bartabas, Michel Onfray entre autres. Nous faisons un gros travail aussi auprès des libraires et des journalistes. Il s'agit d'être à nouveau dans l'air du temps. On doit être à la proue de la pensée, des réflexions en sciences humaines et en littérature. Autrement n'a pas d'autre choix que d'être à l'avant-garde, ce qu'elle a été très longtemps.

Vous avez l'air de jubiler dans votre nouvelle fonction. Dans votre carrière, que ce soit chez Librio ou Points, vous avez toujours fait le choix de reprendre un catalogue plutôt que d'en créer un de toutes pièces. Vous couler dans une maison préexistante , c'est ce que vous aimez ?

J'adore ça. C'est mon truc d'arriver quelque part et d'aider à remonter une maison qui est un peu en sommeil ou a perdu de son lustre. La marque Autrement est très belle, avec une empathie forte. On sent que cette maison a une âme. Ce qui est important, c'est de bien négocier le virage qu'Autrement est en train de prendre, de facto, parce que c'est une petite maison qui a été rachetée par un groupe, que je suis arrivée et que ce n'est plus son fondateur qui la dirige. C'est très subtil, car il s'agit à la fois de respecter l'histoire et l'idée d'Autrement et, en même temps, de la réinventer, à travers des collections, des arrivées d'auteurs. Il faut donner le signal d'un redéploiement qui va avoir lieu tout en restant parfaitement cohérent avec l'image existante.

Henry Dougier est resté dans la maison. Comment se repartissent les tâches de direction ?

Très simplement. En effet, je dirige l'ensemble de la filiale et Henry Dougier s'occupe plus particulièrement d'une partie de l'activité d'Autrement qui consiste à former des partenariats avec des institutions publiques et privées. Nous avons chacun notre terrain d'activité.

Comment voyez-vous Autrement dans les prochaines années ?

Dans un premier temps, nous allons rebâtir la visibilité sur les domaines traditionnels d'Autrement. Les sciences humaines, d'abord, qui sont le coeur du catalogue et son fondement. C'est pourquoi nous lançons les trois nouvelles collections à l'automne mais aussi, l'an prochain, une collection d'histoire. C'est un terrain qu'il faut réinvestir. Nous allons continuer le développement de la série des "Atlas", dont nous avons refait la maquette au printemps. Nous avons noué un partenariat avec Courrier international, qui propose un Atlas avec un numéro du magazine. C'est un moyen d'accompagner une publication, de la rendre visible. Nous investissons aussi le terrain du numérique, puisque nous sommes en train de faire le pilote d'une appli iPad dérivée des "Atlas". J'espère pouvoir proposer des projets uniquement numériques en 2013 ou 2014. L'autre branche à renforcer est la littérature, qui représente un quart de la production avec 10 à 15titres par an et des succès comme Inconnu à cette adresse de Kathrine Kressmann Taylor. Il y aurait la place potentiellement pour augmenter un peu la production et bouger les lignes en allant chercher des auteurs non anglo-saxons. J'espère aussi développer le catalogue français. Voilà la première étape. A terme, j'ai envie de réinventer plein de choses. Le nom de la maison est porteur ! On peut faire de la BD, des arts... Et pour tenir la promesse contenue dans ce nom, il est nécessaire de retrouver le chemin de la créativité féroce qui a été la marque de fabrique d'Autrement pendant trente ans.

Quels sont vos rapports avec Flammarion dont vous êtes une filiale ? Allez-vous rejoindre le groupe dans le 13e arrondissement ?

Non, ce n'est pas du tout à l'ordre du jour. Nous restons dans nos locaux rue du Faubourg-Saint-Antoine. C'est une décision stratégique qui a été prise au moment du rachat. La carte à jouer est celle d'une maison qui a une identité distincte, une personnalité forte, une autonomie dans la production éditoriale. Le fait d'être ici, d'avoir une galerie et de pouvoir accueillir les libraires, faire des expositions et des lancements, est important. Seule la collection jeunesse est passée dans le 13e arrondissement et est désormais placée sous la responsabilité de Louis Delas. Quant à nos rapports avec Flammarion, ils sont excellents. Nous bénéficions de la structure du groupe mais aussi de son réseau. Quand un projet comme celui de Michel Onfray [maintenant auteur Flammarion, NDLR] sur les universités populaires colle à notre ADN, il vient naturellement chez nous. J'aimerais qu'Autrement devienne un vrai joyau du groupe en termes d'image et, évidemment, de rentabilité.

A ce propos, vous avez des objectifs chiffrés ?

Non, on ne m'en a pas fixé. Il s'agit non seulement de redresser les comptes de la maison, mais aussi de retrouver l'éclat éditorial et l'attractivité d'une marque d'exception.

Enfin, vous faites partie de Flammarion, mais aussi désormais de Gallimard. Le rachat aura-t-il selon vous un impact sur votre travail ?

Sans doute pas dans l'immédiat en tout cas... Il y a, je pense, d'autres urgences. Et j'avoue être plutôt contente de ce rachat. Je suis heureuse d'appartenir à Gallimard. Nous devenons un vrai grand groupe, car nous sommes complémentaires.

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