22 janvier > Récit France

Anne Boquel et Etienne Kern- Photo DIDIER PRUVOT/FLAMMRION

C’est un épisode méconnu de notre histoire - et tellement romanesque - qu’Anne Boquel et Etienne Kern, professeurs fans de littérature et d’aventures, se sont attachés à reconstituer, grâce à tous les documents et témoignages dont on peut encore disposer. Comment, en 1818, sous la conduite de Charles Lallemand, général et baron d’Empire né en 1774, une centaine de vétérans des guerres napoléoniennes, de toutes nationalités mais majoritairement français, a choisi de s’exiler dans un coin perdu d’Amérique pour y fonder une espèce de communauté utopique mais encore très militaire. Avec, comme arrière-pensée, de mettre le feu aux poudres dans la région et de partir libérer leur idole, «le Petit caporal », dépérissant à Sainte-Hélène.

Lallemand, fils de marchands messins, est un pur produit de «l’ascenseur social » napoléonien. Un aventurier brutal mais charismatique, un illuminé, un fabuleux comédien, qui s’est illustré sur tous les champs de bataille, de Valmy à Waterloo en passant par l’Italie, l’Egypte, Saint-Domingue, le Portugal, l’Espagne… Après la débâcle, il a appartenu au dernier cercle des fidèles de l’Empereur, faisant si peur aux Anglais qu’ils ont refusé qu’il accompagne à Sainte-Hélène son maître, lequel l’inscrira cependant dans son testament (pour 100 000 F). A la Restauration, Lallemand est proscrit, condamné à mort, emprisonné à Malte. Il s’échappe, tente sa chance en Turquie, en Perse, en Egypte, où personne ne veut de ses services. Il finit par passer en Angleterre, puis aux Etats-Unis. Son frère cadet, Henri, général aussi mais moins «tête brûlée » et plus «businessman », s’y était établi parmi quelques milliers d’autres bonapartistes plus ou moins illustres : Grouchy, le nul de Waterloo, ou même Joseph Bonaparte, éphémère et lamentable roi d’Espagne, reconverti en gentleman farmer.

Avec ses partisans qu’il fascine (au début), Lallemand fonde le Champ d’asile, une colonie dans un coin reculé, un no man’s land que tout le monde se dispute plus ou moins : la baie de Galveston, au Texas, alors partie de la Floride espagnole, en face de Cuba, non loin du Mexique. L’endroit est aride, inhospitalier, pauvre en ressources, et fréquenté par le pirate Jean Laffitte - lequel se révélera être un traître à la solde des Espagnols. Dès le printemps 1818, les nouveaux colons y mènent une vie égalitaire, frugale, extrêmement rude. Discipline militaire, et construction d’un véritable fort à la Vauban -, dont il ne reste absolument rien aujourd’hui. Pendant ce temps, ça s’agite beaucoup dans le pays : le savant Lakanal, un autre illuminé, semble fomenter un vaste «complot bonapartiste ». Les Américains, les Espagnols, les Mexicains, les Anglais et les services français s’inquiètent. Lallemand et sa bande font certainement partie de la conspiration et constituent donc un danger. Il faut les éliminer…

Les conditions naturelles, leur impéritie et un ouragan s’en chargeront. En octobre, alors que son gourou est déjà parti, le Champ d’asile est rayé de la carte. Lallemand, lui, vivra encore vingt ans d’aventures extraordinaires. Mais c’est une autre histoire, qui mérite un livre à soi seule. J.-C. P.

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