20 février > Roman Italie

L’un de ses amis le traîne dans une soirée de people romains - l’anniversaire d’une star de la télé. Œuvres de maître aux murs, cancans truffés de bons mots… L’écrivain, étranger à ce monde où "chaque conversation est une forteresse", observe les invités. Deux tribus distinctes : "les télévisuels" et les amateurs d’art. Ce qui fait lien est l’amphitryon, un richissime spéculateur fiancé à une belle rousse, ancien top model et amie de la présentatrice vedette. Tommaso est un grand échalas à la mâchoire proéminente, pas franchement le type d’homme de l’auteur gay qui a dirigé l’édition des œuvres complètes de Pasolini. Le "bankster" lui dit tout l’intérêt qu’il a eu pour son article sur la prostitution lu dans Il Foglio et souhaiterait qu’ils se revoient.

Dans son dernier roman, Résister ne sert à rien (prix Strega 2013), Walter Siti se fait chroniqueur de l’Italie des magouilles financiaro-politico-médiatiques. Siti reçoit un avis d’expulsion de son propriétaire. Kairos, disent les Grecs pour désigner le moment opportun. L’occasion fait le larron : "Tommy" lui propose de racheter l’appartement et de le lui louer au prix qu’il veut. "Tu dois me dire qui je suis", précise-t-il en exigeant de l’écrivain qu’il écrive son histoire. Ainsi le "narrateur omniscient" va-t-il se glisser dans la peau du trader de 35 ans. Tommy Aricò, "le visage brutal des banques d’affaires", n’est pas né avec une cuiller en vermeil dans la bouche. Mère concierge, père en prison, c’est son génie des mathématiques qui lui fait gagner son premier million à 26 ans. Il apprend vite des squales de la finance : "Opprimer est un plaisir, être dans les premiers un impératif […], la possession […] l’unique mesure de valeur."

La formidable niaque du garçon parti de rien est doublée par l’esprit de revanche de l’ancien obèse frustré - 120 kg à 10 ans, 160 kg à 18 ans… C’est un "oncle" qui lui avait offert opération et cure d’amaigrissement en Suisse. Ici, les bonnes fées sont mafieuses, et leurs coups de baguette magique pas sans contrepartie. Le crime s’allie à la soif de séduction de l’ex-gros fasciné par les rousses et consommateur d’"escorts". Réflexion sur le corps performant du néolibéralisme, le roman de Walter Siti est une espèce de Guépard berlusconien, le récit du passage de l’ordre ancien au nouveau - la déliquescence du mol consensus démocrate-chrétien face à l’Italie clinquante d’un président du Conseil incarnant l’argent roi.

Sean J. Rose

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