Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au barreau de Paris. Il a fondé le cabinet portant son nom et le codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Julien Fournier. Il est membre du Conseil de l'Ordre du barreau d e Paris - il est notamment Secrétaire de la Commission Culture - et Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il a été chroniqueur juridique dans Livres Hebdo durant neuf ans. Il est membre du Conseil d'orientation du CAFED (Centre africian de Formation à l'Edition et à la Diffusion, Tunis) et du Comité scientifique du MOTIF. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l'édition, ainsi que plusieurs essais sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l'auteur de romans et recits, parus au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l'anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il en a réédité et préfacé chez divers éditeurs, souvent tirés de ses propres collections. Il est président du Prix Sade. Il est conseiller municipal du 6e arrondissement de Paris et membre du Conseil de l'Ordre des avocats au Barreau de Paris. lire la suite

Il y a 5 mois 3 semaines BLOG

Le droit de et à la lecture publique

Charles Dickens en train de lire à voix haute, gravure d'un dessin de Charles A. Barry. - DOMAINE PUBLIC

La lecture publique, en plein essor, fait l'objet d'une controverse quant à sa taxation au titre du droit d'auteur. Retour sur une pratique ancienne, inhérente à la littérature. 

Les droits patrimoniaux sont un monopole d’exploitation accordé au titulaire du droit d’auteur. Le titulaire d’origine est en principe l’auteur, mais ses droits peuvent être par la suite transmis, notamment à un éditeur. Pour ce qui concerne l’édition littéraire, les droits patrimoniaux de l’auteur sont constitués par deux grands attributs: le droit de représentation et le droit de reproduction.

Selon l’article L. 122-2 du Code de la propriété intellectuelle, "la représentation consiste dans la communication de l’œuvre au public par un procédé quelconque". Le même article donne ensuite quelques exemples de ces procédés de communication: récitation publique, représentation dramatique, projection, télédiffusion, etc. Une lecture publique relève ainsi du droit de représentation et doit se voir, en théorie, appliqués les mécanismes de la nécessaire autorisation et de la rémunération.

Car les concepts de reproduction et de représentation s’appliquent, en pur droit, quelles que soient les conditions de l’exploitation de ces droits, qu’il s’agisse d’un acte gratuit ou commercial, à destinée pédagogique, culturelle ou encore d’endoctrinement!

Et en pratique, la plupart des écrivains cèdent, au sein de leur contrat d’édition, "le droit de faire lire ou réciter l’œuvre en public" au profit de leur éditeur. Lequel est, en général, en lien avec des sociétés de gestion collective, dont la Société Civile des Éditeurs de Langue Française (SCELF), chargée pour l’essentiel des droits des maisons d’édition sur les adaptations audiovisuelles de leur catalogue.

Nouvel essor de la lecture publique

Or, depuis le début de l’année 2016, la SCELF s’est aussi emparée de la gestion du droit sur la lecture publique, qui était auparavant entre les mains de la SACD. La mise en application, à l’automne 2016, de cette nouvelle manne, suscite de nombreuses réactions.

Une pétition est d’ailleurs née le 18 avril 2017, sous la plume d’un collectif qui a pris le nom de "Shéhérazade en colère". Ses initiateurs demandent "l’exonération de prélèvement SCELF sur les lectures à voix haute proposées dans un cadre non marchand sans billetterie".

En attendant l’issue de cette confrontation, revenons sur le nouvel essor que connaît la lecture publique.

Aujourd’hui, les maisons de la poésie, les musées, les librairies et les médiathèques accueillent des lectures à haute voix. Il n’est plus une seule fête ou salon du livre, sans sa «"performance" scénique. Mieux encore, il s’est créé des manifestations, comme le Marathon des mots, ou les Correspondances de Manosque, largement dédiées à la lecture à haute voix.

En réalité, ce n’est que juste retour aux sources. L’Iliade et l’Odyssée, bien avant d’être consignés par écrit, furent des chefs d’œuvre de littérature qui se transmirent, durant des générations, par la seule voie orale.

Plus près de nous, sait-on que Charles Dickens s’est —littéralement— tué à l’ouvrage? Mais il n’est pas mort d’avoir trop écrit, quoique sa bibliographie ne manque pas d’être imposante: il est mort d’avoir trop lu. L’auteur d’Oliver Twist, soucieux de se rapprocher de son public, et d’en conquérir un nouveau, qui n’était pas forcément familier des livres, avait souhaité, dès les années 1850, procéder à des lectures publiques de son œuvre. Ses talents oratoires étaient tels —Dickens était un passionné de théâtre, et il avait même créé une troupe— que ces séances connurent rapidement une affluence considérable. Dickens, débordé, dut s’adjoindre les services… d’un imprésario. Puis les lectures devinrent payantes. Rien n’y fit: le public en redemandait toujours plus, et Georges Dolby, l’imprésario, devait gérer des tournées dignes d’une rock-star. Tant et si bien, que le 22 avril 1869, Dickens s’effondre devant son auditoire, dans une ville du Lancashire, victime, semble-t-il, d’un AVC mineur. Les médecins lui demandent alors de mettre un terme à ses lectures publiques. Dickens obéit un temps, avant de signer pour "une tournée d’adieu", de douze dates, entre le 11 janvier et le 15 mars 1870. Il en revient lessivé, et il meurt trois mois plus tard. Évidemment, vu sous cet angle, les mauvaises langues pourraient dire que la lecture tue.

Dickens, Aragon, André Gide

Mais le cas de Dickens est caricatural. Sans aller jusque-là, ce fut longtemps presque une tradition de mêler l’écrit à l’oral, et les écrivains même les plus illustres ne rechignaient pas à se plier à la confrontation avec le public. Le Grand Siècle vit d’ailleurs l’apparition des salons littéraires et philosophiques, qui fleuriront au siècle suivant, celui des Lumières, sous l’impulsion de quelques fameuses maîtresses de maison: Mlle de Scudéry, Mme du Deffand, Mme de Staël. Et il n’était pas rare, dans ces réunions vespérales qui se prolongeaient parfois fort tard dans la nuit, que tel ou tel auteur ne se livre à une lecture à haute voix de ses derniers textes. Molière a du reste raillé cette habitude mondaine dans ses Femmes savantes où Trissotin, déclamant un ridicule sonnet de sa composition, provoque la pâmoison de son auditoire —"Ah, ce quoi qu’on die… Je voudrais l’avoir fait!".

La lecture à haute voix a de multiples vertus. Certains auteurs aiment y recourir pour tester leurs écrits auprès d’un auditoire qui joue, pour la circonstance, le rôle d’un panel sondagier. Si l’auditoire n’est pas conquis, c’est que le texte a besoin d’être retravaillé. Plus souvent, l’auteur lit son texte à haute voix à un public choisi, pour savoir comment il sera reçu. Aragon lisait ses vers en public. André Gide donnait chez lui des lectures de son journal. Faute d’auditoire, sinon sa bonne, Flaubert pratiquait son fameux "gueuloir", que les frères Goncourt, qui en dévoilèrent la pratique, contribuèrent à rendre mythique.

Lire à voix haute permet également, comme l’avait compris Dickens, de faire découvrir la littérature à un public qui boude lelivre, soit faute de moyens, soit par défaut d’instruction, soit par un mélange des deux.

Cigares cubains

C’est une erreur de croire que la littérature en particulier, mais aussi toute forme d’écrit en général, ne peuvent se transmettre que par le papier —ou tout autre support matériel.

Le plus bel exemple en est fourni par les "galères" cubaines, ces ateliers —galéras— où sont confectionnés les cigares qui ont fait la renommée de l’île —et accessoirement la fortune des révolutionnaires castristes. Si les cigares cubains jouissent d’une telle renommée, c’est qu’ils sont depuis toujours fabriqués à la main. Un labeur monotone, répétitif et quasiment immobile, mais qui n’a pas besoin de monopoliser toutes les facultés intellectuelles de ceux qui en vivent. Aussi, pour meubler l’ennui de leurs interminables journées de travail, les torcedores —rouleurs de cigares— paient des liseurs professionnels, qui leur lisent aussi bien le quotidien du jour, que les appels du gouvernement à travailler toujours plus et mieux ou qu’un roman célèbre. Cette coutume s’est instaurée au milieu du XIXè siècle. L’histoire a même retenu le nom du premier liseur: Antonio Leal, et ce fut en 1864. Aujourd’hui, ce sont principalement des femmes qui remplissent cet office. Assises sur une tribune de bois, elles lisent désormais avec un micro, mais c’est la seule concession à la modernité. Le métier de "liseuse de fabrique de cigares" a même été proposé pour être inscrit au patrimoine oral de l’humanité de l’Unesco. Pour les torcedores, dont la plupart ont quitté l’école très jeunes, c’est un moyen de se cultiver très apprécié. Dès la fin du XIXè siècle, ces paysans cubains qui n’étaient jamais sortis de leur île, connaissaient Dickens —encore lui… —, les grands auteurs russes ou Alexandre Dumas. C’est même l’un des romans de ce dernier, dont la lecture était plébiscitée par les torcedores, qui a donné son nom au plus prestigieux des Havanes, créé en 1935: le Montecristo. Aujourd’hui encore, Le Comte de Monte-Cristo, toujours aussi populaire, figure dans la liste obligée des liseuses de fabriques de cigares.

Alors, lis, Camarade, les droits d’auteur attendront.
close

S’abonner à #La Lettre