2 janvier > roman Grande-Bretagne

Avec son dernier opus, Quelque chose à te dire (Bourgois, 2008, repris en 10/18), Hanif Kureishi signait son roman le plus maîtrisé, le plus ambitieux et le plus réussi. Le revoici à nouveau en très grande forme avec Le dernier mot, dans lequel il parvient à combiner une comédie irrésistible et une réflexion sur l’écriture.

Hanif Kureishi- Photo MATHIEU BOURGOIS/CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITIONS

Déjà auteur d’une biographie de Nehru, Harry Johnson a été choisi par son éditeur pour raconter toute la vie d’un «grand homme et artiste majeur». Celle de Mamoon Azam, romancier, essayiste et dramaturge né en Inde il y a près de soixante-dix ans. Un vieux renard rusé et intelligent dont la carrière stagne alors qu’il a, aux yeux d’Harry, la stature d’un Graham Greene, d’un Evelyn Waugh ou d’un E. M. Forster. Fan de football et de cricket, Mamoon a également de réels problèmes d’argent à cause d’une deuxième épouse très dépensière, la fougueuse Liana.

Rob, l’éditeur iconoclaste du projet qui ne se laisse jamais «entraver par la réalité contingente et décevante», a précisé au biographe qu’il avait pour mission de rendre un livre «aussi fou, aussi féroce» que possible. Et même de découvrir des choses à son sujet que lui-même ignore ! Harry a perdu sa mère, femme complexe au possible quand il avait 12 ans, et a eu un père qui lui a conseillé de dissimuler ses atouts mais pas de les refouler. Il quitte Londres et Alice, sa presque fiancée assistante chez un styliste, pour emménager chez les Azam, dans une petite chambre à l’étage de leur maison à la campagne.

Sur place, il plonge dans les carnets intimes, les lettres, les papiers divers de Mamoon. Il a aussi accès au journal laissé par Peggy, sa première épouse, alcoolique, aujourd’hui décédée. L’invité a compris que la nouvelle Mme Azam est soucieuse de voir naître une hagiographie qui remettrait le pied à l’étrier à son cher époux. Harry et Mamoon jouent au tennis, le premier écoutant les prêches du second. Celui-ci peste contre George Orwell, trouve que Jean Rhys est «la seule femme écrivain de la littérature anglaise avec laquelle on ait envie de coucher », a un jour affirmé que « le mystère de la cruauté humaine était le seul sujet digne d’intérêt». Ou encore que «rien n’est plus perturbant que la clarté. Les meilleures histoires sont celles qui restent ouvertes, qu’on ne comprend pas très bien.»

Le lecteur, lui, jubile à mesure qu’il tourne les pages d’un roman plein comme un œuf. Un volume enlevé, mordant et incisif où Hanif Kureishi s’interroge sur la création et les créateurs tout en arrivant à peindre une Angleterre à deux vitesses. Cette «jungle de singes, cette démocratie de cancres», comme la voit Mamoon, persuadé qu’un romancier est «charlatan, arnaqueur, escroc, tout ce qu’on veut. Mais surtout, c’est un séducteur.» On n’imagine pas un instant que le début de la proposition soit valable pour Kureishi. La fin, en revanche, l’est à coup sûr. Al. F.

 

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