1er janvier > Roman France

A la sortie de La vie est brève et le désir sans fin (prix Femina 2010), Patrick Lapeyre avait raconté comment il remplissait pendant des mois des carnets de notes puis commençait des histoires sans savoir à l’avance comment les choses allaient se terminer. Cette gestation explique sans doute que l’auteur de L’homme-sœur (prix du Livre Inter 2004) n’ait écrit que huit livres en trente ans.

La splendeur dans l’herbe, dont le titre est tiré d’un vers du poète anglais William Wordsworth, est une nouvelle preuve de cette manière subtile de laisser du temps au temps, d’entrer dans son rythme le plus souterrain, ses plus modestes oscillations. Un temps qui va si bien à la singulière relation entre les deux protagonistes. Sybil et Homer, deux défaits d’une rupture sentimentale, se trouvent liés par une trahison : deux ans plus tôt, le mari de la première est parti avec la compagne du deuxième. Homer, tout juste quadragénaire, très grand garçon timide, qui travaille dans un cabinet d’audit à Paris mais a grandi en Suisse alémanique, fait la connaissance de cette femme avec "un mélange de surprise, de plaisir et d’appréhension". Il prend régulièrement le train pour la retrouver dans la maison avec jardin un peu décatie avec "une sorte de charme anglais" qu’elle habite, dans la grande banlieue de Paris. Ensemble, ils parlent de l’autre couple, installé à Chypre et dont ils continuent d’avoir des nouvelles indirectes et intermittentes, partagent les souvenirs. Mais face à la douloureuse rupture, les deux n’ont pas la même attitude. Elle fait preuve d’une magnanimité, d’une bienveillance qu’il admire. Lui est plus amer, plus meurtri, plus rancunier, même si peu à peu il se laisse gagner par son "influence régulatrice", le besoin de "la simplicité de leurs petits rituels". Lire côte à côte sur les transats dans le jardin, se promener dans la campagne environnante et près de la rivière… Leurs rencontres faites de conversations et de silences, de contacts physiques fugitifs deviennent "pleines de ces gestes inachevés dont chacun, sans rien dire, gardait la vibration". Handicapé de la spontanéité, emprunté, échaudé aussi, Homer a cette façon de rester hésitant sur le seuil, prisonnier de ses atermoiements.

Les courtes scènes entre Homer et Sybil, qui suivent la lente et silencieuse façon dont les sentiments innervent les corps, dans cette tension entre attirance et inhibition, sont entrecoupées de chapitres qui racontent la vie d’Ana, la jeune mère fantasque d’Homer, et l’enfance du garçon trente ans plus tôt. Mais ce qui touche si juste dans ce beau roman qui construit du suspense avec si peu de choses, c’est la patience gauche avec laquelle un couple sort de l’ombre d’un autre, se détache de ses amants fantômes. Comment on peut se sentir "aussi heureux qu’un homme capable de goûter la fraîcheur du vent, même en l’absence de vent".

Véronique Rossignol

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