Rentrée littéraire 2021

Nathacha Appanah, «Rien ne t'appartient» (Gallimard) : C'est ton pays, c'est ta fiction. 

Nathacha Appanah pour la sortie de son livre "Rien ne t'appartient" chez Gallimard - Photo Olivier Dion

Nathacha Appanah, «Rien ne t'appartient» (Gallimard) : C'est ton pays, c'est ta fiction. 

Depuis 2003 et son premier roman Les rochers de poudre d'or, Nathacha Appanah mène son parcours avec une tranquille cohérence. Elle publie aujourd'hui son dixième livre et sa voix est l'une des plus singulières de notre littérature. Entre mémoire de ses racines, ouverture au monde, volonté d'écrire sur l'intime, cette auteure si discrète s'est confiée à LH Le Magazine.

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Par Propos recueillis par Jean-Claude Perrier
Créé le 06.07.2021 à 08h04

Êtes-vous attachée à ces racines indiennes qui irriguent une partie de votre œuvre, depuis vos débuts ?

Nathacha Appanah : Je suis née dans une famille mauricienne d'origine indienne. Mon arrière-grand-père avait été, au XIXe siècle, un « travailleur engagé », recruté par les Anglais en Inde pour venir remplacer les esclaves affranchis dans les plantations de canne à sucre. Ils signaient sans avoir où ils allaient. Pour lui, ce fut Maurice.

D'où venait-il en Inde ? Y êtes-vous allée ?

Il venait d'Andhra Pradesh, un État du Sud-Est. Je suis allée en Inde, mais pas dans l'Andhra Pradesh. Ça ne m'intéresse pas. Je me suis toujours considérée comme une Mauricienne créole. J'ai le sens de la communauté, mais je ne me définis pas par rapport à cette indianité.

Quelle(s) langue(s) parlait-on chez vous, autour de vous ?

À Maurice, on te situe par ta langue. À la maison, c'est ma grand-mère qui parlait, de temps en temps, la langue de l'Andhra Pradesh, le telugu. Mon père, lui, parlait parfois en bhojpuri, une langue du Gujarat, au nord-ouest de l'Inde. Moi, je parlais hindi, anglais, français, et créole. Un créole proche de celui des Seychelles, et, curieusement, de Haïti. Mais, à l'école, le créole était défendu.

Lorsque vous avez commencé à écrire, comment le français s'est-il imposé ?

Spontanément. Je rêve en français ! Mais pour moi, écrire de la fiction n'est pas une façon de se singulariser, d'affirmer mon indianité, ma créolité, ou ma francophonie. J'ai choisi de quitter mon île pour habiter d'autres pays. Je suis une enfant de la mondialisation !

Vous aviez commencé à écrire avant votre arrivée en France, en 1998 ?

En effet. Très tôt, j'écrivais des nouvelles. Mais je gardais ça pour moi. Mes parents, des gens de la classe moyenne, étaient très concentrés sur la réussite scolaire de leurs enfants. Ils ont découvert que j'écrivais des histoires en 1990, lorsque j'ai remporté un concours de nouvelles organisé par un journal local. Jamais je n'aurais pensé devenir écrivain : qu'est-ce que ça veut dire, comment faire, et pourquoi mes histoires intéresseraient-elles quelqu'un ? Même si je rêvais de continuer à écrire de vraies fictions. Quand j'écris, je découvre un endroit autour de moi, sans pression (famille, langue, carrière...). Un pays où je suis bien, libre, le pays de ma fiction.

Vous aviez aussi fait vos débuts dans le journalisme ?

Oui, dans la presse culturelle du groupe de médias Le Mauricien. Mais j'ai vite eu envie de partir. En 1994, j'avais séjourné six mois à Paris. J'avais fait un stage chez François de Villac, une maison d'édition qui n'existe plus, spécialisée en astrologie et développement personnel. Un précurseur ! Je passais mon temps dans les librairies. J'allais à des rencontres, des dédicaces d'auteurs que je découvrais et admirais : François Cheng, Daniel Pennac, Annie Ernaux...

Et puis, en 1998, c'est le grand bond en avant ?

À la faveur d'un échange de journalistes français et mauriciens, j'arrive à Grenoble, pour un stage de trois mois au Dauphiné Libéré, en tant que localière. Ensuite, je suis partie à Lyon, où j'ai fait des piges pour GEO, la Radio Suisse Romande, ou encore RFI, avec une série sur comment les écrivains écrivent.

Et vous, vous écriviez ?

Oui, dans mon coin ! J'avais le désir de raconter cette histoire des « travailleurs engagés », sujet sur quoi Naipaul avait écrit en 1999. Fin 2001, j'avais terminé ce qui deviendra Les rochers de poudre d'or. Je ne m'étais pas rendue sur place, en Andhra Pradesh, mais j'ai effectué énormément de recherches sur la vie de mes personnages. J'ai l'impression d'avoir été honnête avec eux. J'ai envoyé mon manuscrit à dix éditeurs parisiens, ceux dont j'aimais les livres. Et c'est Jean-Noël Schifano, chez Gallimard, qui s'est manifesté le premier.

Comment avez-vous vécu le fait d'être publiée dans sa collection « Continents noirs », majoritairement peuplée d'auteurs africains ?

La question m'a été posée pour chacun des trois romans qui y figurent : Les rochers de poudre d'or (2003), Blue Bay Palace (2004) et La noce d'Anna (2005). Pour moi, il n'y avait aucun problème : ma compatriote Ananda Devi était auteur de « Continents noirs ». J'avais assisté au lancement d'un de ses romans à Maurice. Je la trouvais belle, je l'admirais ! Moi, j'étais heureuse d'être publiée là, j'avais envie de parler de mes livres, pas de mes origines. Je me répétais : « C'est ton pays, c'est ta fiction. » Mais j'avais l'impression d'être mise, par les autres, dans un tiroir. Le dernier de cette phase, c'est La noce d'Anna, où je voulais sortir de moi-même. Le roman n'a eu aucun article, et a marché de façon underground. Pourtant, c'est mon livre préféré. C'est après cela que je suis passée à L'Olivier.

Pourquoi ?

J'avais envie de changer, d'aller ailleurs, d'échapper aux a priori. J'ai proposé Le dernier frère à Laurence Renouf, qui m'a fait confiance sans me demander à lire quelque chose. J'ai beaucoup aimé ça. Le livre a bien marché : prix de la Fnac, traductions dans seize pays.

Et pourtant, vous n'avez pas continué avec ce nouvel éditeur.

En fait, il y a eu, dans mon parcours, un grand trou de huit ans. J'ai eu une fille. Je suis partie vivre à Mayotte, suivant mon époux, journaliste. Je voulais écrire sur un couple, et je n'y arrivais pas. Mais j'écrivais, je n'ai pas arrêté d'écrire sur l'écriture. Et j'ai fini par écrire En attendant demain, pour faire autre chose, à nouveau. À L'Olivier, ils n'ont pas aimé le texte. Alors je l'ai envoyé à Philippe Demanet, alors éditeur chez Gallimard, qui l'a fait publier, cette fois-ci dans « La Blanche ». Jean-Noël Schifano était bien sûr au courant.

Avec La noce d'Anna, ce roman est votre préféré ?

Tout à fait. Je voulais déployer autre chose, de l'inattendu pour les personnages, travailler sur un axe qui m'est cher, l'intime. Je suis, dit-on, un « écrivain de l'intimité »... Au fond, je suis encore cette fille du Dauphiné Libéré qui voulait découvrir comment les autres vivent, s'aiment, se détestent, élèvent leurs enfants...

Comment vous est venue l'idée de Rien ne t'appartient ?

Le roman est librement inspiré par le Sri Lanka, où j'étais partie faire un reportage pour GEO sur la remise en route, en 2005, du train de Colombo à Galle. Tous les gens ne parlaient encore que du tsunami du 26 décembre 2004, montrant la trace de la vague, de cette eau qui avait marqué leurs destins. Ce fut pour moi le déclic. J'ai eu envie d'écrire sur un personnage assez puissant qui se libère de sa propre histoire par la danse, par un garçon, par son corps. Le bharata natyam, la danse sacrée indienne que j'ai pratiquée, allait très bien à Vijaya/Tara. C'est un théâtre où les sentiments s'inscrivent. Quand elle aime ce garçon, c'est du théâtre. C'est un roman sur l'univers féminin, mais il y a aussi des garçons, et il y a une part de féminité chez les garçons.

 

Nathacha Appanah
Rien ne t'appartient
Gallimard
Tirage: 25 000 ex.
Prix: 16,90 € ; 160 p.
ISBN: 9782072952227

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