4 septembre > Roman France

Avec Viviane Elisabeth Fauville en 2012, premier roman en forme de rusé polar psychotique, l’amie Julia Deck nous avait épatés (et on n’avait pas été les seuls à l’être). De nombreux lecteurs avaient découvert à cette occasion son sens du non-sens, son goût pour la logique de l’illogique, son humour mat. Curiosité et plaisir anticipé, donc, à entrer dans cette deuxième fiction, aussi brève et concentrée que la première, à reconnaître très vite une causticité familière, à se laisser manipuler sans résistance par sa malicieuse ingénierie narrative.

Tout ça commence à la première personne, dans le bureau d’une agence pour l’emploi du Havre, dans les pensées d’une jeune femme qui vient de décider de s’appeler désormais Bérénice Beaurivage, le nom d’un personnage de romancière parisienne interprété par Arielle Dombasle dans un film d’Eric Rohmer. "Romancière, une activité séduisante", pense "Mademoiselle", fille sans emploi ni amarres, qui attend l’arrivée imminente des huissiers dans son studio dont la porte-fenêtre donne sur le terminal où est amarré un paquebot de croisière baptisé Sirius, "une des trois étoiles du Triangle d’hiver, qui de notre point de vue semble presque équilatéral".

Le lecteur récidiviste va retrouver là quelques figures chères à la romancière : un personnage féminin souffrant de légers troubles de la personnalité, des noms propres marqueurs d’identité et de déguisement social, un "je" et un "elle" flottants et alternatifs… Mais le périmètre de l’action a été élargi, et l’héroïne sans domicile ni identité fixes dérive de port en port (Le Havre, Saint-Nazaire, Marseille via Paris), arrimée à un homme de rencontre, "l’Inspecteur". Pas de meurtre cette fois-ci, quelques larcins tout au plus - Mademoiselle est une petite délinquante opportuniste et dilettante. Pas d’enquête à résoudre, même si l’on ne cesse de se demander si (et comment) l’imposture va être démasquée. Et finalement, un roman plus énigmatique, laissant plus de pistes en suspens, plus noir dans sa sociologie, plus oppressant dans son implacable géométrie. Car l’espace si structuré, découpé en formes et en volumes, tout en angles droits et en arrêtes, à l’image des rues et des bâtiments, soumet le regard, neutralise sensations et émotions. Les scènes de sexe, explicites et elliptiques à la fois, ne sont plus que des manœuvres opératoires, vues sous des perspectives techniques, une "ré-orchestration de mouvements connus" dont la "force ne tient en rien à la nouveauté, mais à la qualité de l’exécution".

Il est très jouissif d’arriver à la fin d’un roman et de douter de ce que l’on a compris. Se dire qu’il faut relire, reprendre depuis le début, confronter les dates et les enchaînements, en méditant rétrospectivement la citation d’Auguste Perret, architecte de la reconstruction du centre-ville du Havre, placée en exergue. Ou on peut aussi simplement sourire d’admiration en constatant que Julia D. nous a bien menés en bateau. Véronique Rossignol

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