31 août > Essai Etats-Unis > Anna Lowenhaupt Tsing

C’est fou vers quoi un champignon peut vous entraîner. Le matsutake - tricholoma nauseosum pour les mycologues - serait même plutôt du genre repoussant pour les nez européens avec son compromis entre le moisi et les chaussettes sales. Les Japonais qui en sont de grands consommateurs préfèrent y voir l’odeur de l’humus… Toujours est-il que ce champignon plus cher que le caviar sert de fil rouge à l’enquête déconcertante et audacieuse d’Anna Lowenhaupt Tsing.

A la recherche d’une denrée très marquée culturellement tout en étant globalisée, l’anthropologue (universités de Santa Cruz en Californie et d’Aarhus au Danemark) est tombée presque par hasard sur ce champignon qu’elle a traqué au Japon, au Canada, en Chine, en Finlande et aux Etats-Unis, dans l’Oregon plus précisément. Car à la suite de la réduction des forêts de pins au Japon, celles de l’Oregon ont pris le relais dans la cueillette de ce produit précieux pour les gastronomes nippons. Et c’est dans ces forêts américaines détruites par l’industrie du bois que ce commerce particulier est devenu florissant pour des vétérans déclassés ou des réfugiés d’Asie du Sud-Est. Anna Tsing en tire l’idée qu’une autre économie peut surgir des ruines du capitalisme. Car pour elle, c’est lui qui conduit nos sociétés vers la précarité généralisée, devenue la condition de notre temps.

Pour autant, elle voit dans cette précarité - celle de ce champignon sauvage et celle des cueilleurs - une capacité à survivre et même un espoir. Durant son enquête de sept ans, au cours de ses rencontres, elle a trouvé une corrélation entre ces travailleurs passionnés et ce "champignon de la fin du monde" capable de résister aux catastrophes nucléaires. De ce monde précaire, sans assurance, sans progrès, mais ouvert à la coopération et à d’autres possibilités de vie, elle envisage une économie qui se développe sur les ruines. Dans sa préface, Isabelle Stengers parle à juste titre d’un livre de joie et d’effroi, d’une leçon d’optimisme dans une situation désespérante. Il s’agit surtout d’une démarche originale de la part d’Anna Lowenhaupt Tsing. Penser le monde à partir d’un champignon, ce n’est pas travailler du chapeau. On lui tire d’ailleurs le nôtre pour ce livre à nul autre pareil. L. L.

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