Chercheuse associée au Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques, Catherine Pinguet est spécialiste de la photographie "exotique" et officielle. Après des portraits de sultans ottomans, la voici qui nous révèle un personnage absolument fabuleux, Felice Beato, dont la vie, mal connue, et l’absence totale de documents de sa main - ni lettres, ni carnets de voyage, et pourtant ! - justifieraient un roman épique et échevelé. L’historienne, elle, a préféré la reconstitution de la longue et délirante carrière de Beato, laquelle a gouverné sa vie.
Dès le départ, son destin sort de l’ordinaire. Né à Venise en 1832, ses parents l’emmènent à Corfou, puis à Constantinople, où ils prennent la nationalité britannique. Quoique parlant l’anglais avec un curieux accent, Beato va devenir et demeurer, jusqu’en 1902, le photographe officiel des nombreuses expéditions et guerres menées par les armées britanniques un peu partout dans le monde, tout en en profitant, parfois, pour s’établir quelque part, photographe négociant au mieux les fruits de son art, ou bien marchand d’antiquités, spéculateur immobilier… Notre homme était un aventurier dans l’âme, un joueur, un instable, qui fit autant de fortunes qu’il en perdit !
On le suit donc en Crimée (1855-1856), en Inde (révolte des cipayes, 1858), en Chine (seconde guerre de l’opium et sac du palais d’Eté, 1860), au Japon (1863-1884) et en Corée (expédition américaine en 1871), au Soudan (1885) et, enfin, en Birmanie (1891 et 1887-1902). Fasciné par la mort, Beato profite de son statut particulier, non point pour monter au front (il n’est en aucun cas un reporter), mais pour montrer les combats, ou même les reconstituer dans son studio ! Beato arrive en général sur les lieux juste après la bagarre, lorsque les cadavres sont encore sur place. Il les met en scène, afin d’impressionner les spectateurs acheteurs potentiels : le plus souvent, les officiers anglais qui ont commandé la boucherie. Beato n’est pas Orwell, il n’a aucun état d’âme, il sert les maîtres qui l’invitent partout avec eux, le traitent avec respect, voire admiration, et glorifie leurs entreprises, même les plus indéfendables.
Mais ce pionnier du collodion et du gélatino-bromure d’argent, de la colorisation, avait un incroyable talent, et ses clichés, outre leurs qualités artistiques, constituent des documents exceptionnels. Y compris sur les pays où il est passé, ou bien a vécu. En 1902, à la suite d’une énième faillite, il doit quitter Mandalay, en Birmanie, pour rentrer enfin "chez lui", dans cette Italie où il n’a jamais habité ! Il mourra à Florence, sept ans plus tard. Sans attaches et sans laisser de traces, si ce n’est son œuvre, conservée dans toutes les grandes institutions anglaises. L’ouvrage de Catherine Pinguet, passionnant et fort documenté, est illustré de 40 photos, mais Felice Beato mériterait plus : une intégrale. Et un roman d’aventures.
J.-C. P.
