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Amazon s’offre des super-pouvoirs

Comixology propose 3 000 titres en français issus d’une quinzaine de catalogues. - Photo Comixology

Amazon s’offre des super-pouvoirs

Si le rachat de Comixology par Amazon reste une affaire anglo-saxonne, il ne sera pas sans conséquence en France où, depuis janvier 2013, la plateforme a passé des accords de distribution avec Delcourt et Glénat. A son niveau, Actialuna lance une contre-attaque face à l’hégémonie du vendeur en ligne.

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Par Anne-Laure Walter, Hervé Hugueny
Créé le 08.05.2014 à 19h32 ,
Mis à jour le 12.05.2014 à 12h44

Spider-Man et Batman se retrouvent désormais dans le camp d’Amazon. Le groupe américain renforce son offre dans le domaine de la bande dessinée numérique en faisant l’acquisition, le 10 avril dernier, de la plateforme Comixology, qui distribue aujourd’hui 70 % du marché du comics outre-Atlantique, dont les géants DC et Marvel. Cette plateforme permet d’acheter et de lire des BD sur des tablettes, avec des applications disponibles pour l’iPad d’Apple, le Kindle Fire d’Amazon, ainsi que pour les appareils utilisant les systèmes d’exploitation Android de Google ou Windows 8 de Microsoft. Ce rachat intrigue les Américains, qui se préparent à une redistribution des cartes pour le marché de la BD numérique.

 

Inquiétudes chez les indépendants

L’affaire ne sera pas sans conséquence de notre côté de l’Atlantique. Car, depuis un an et demi, Comixology possède un bureau à Paris. La société, à la fois librairie en ligne et distributeur numérique, louche sur le marché franco-belge. Début 2013, Victorien Minière et Alexandre Castanheira, deux jeunes diplômés d’école de commerce qui s’étaient rencontrés chez Dassault Systèmes (spécialiste de la 3D), sont allés rencontrer les éditeurs français pour recruter de nouveaux partenaires. Le marché étant balbutiant, la plupart de leurs interlocuteurs sont restés prudents, d’autant plus qu’ils participaient déjà à un projet collectif interéditeurs, la plateforme Izneo. Delcourt puis Glénat, qui ont par ailleurs un accord de distribution numérique avec Hachette, ont cependant signé, au premier semestre 2013, un contrat non exclusif avec Comixology. Ainsi, leurs BD numériques passent par deux canaux possibles : soit par la distribution d’Hachette qui fournit Kobo, Apple, Amazon, Google, Fnac, Izneo et les e-librairies, soit par Comixology. Aujourd’hui, sur les 40 000 bandes dessinées et romans graphiques disponibles sur Comixology, 3 000 titres sont en français, issus d’une quinzaine de catalogues dont Delcourt, Soleil, Glénat, Ankama, Sandawe, Akileos, Panini ou Çà et là. "L’annonce du rachat de Comixology par Amazon m’interpelle et je ne suis pas sûr que nous continuerons à travailler avec cette structure, car Amazon représente à mes yeux un danger potentiel pour l’édition indépendante, notamment en fragilisant le tissu des libraires indépendants", explique Serge Ewenczyk, le fondateur de Çà et là.

 

 

La guerre des géants

Pour Amazon, ce rachat constitue en effet une belle opportunité d’acquérir les compétences et le trafic d’un acteur spécialisé. "Il faut rapprocher ce rachat de celui d’Aquafadas par Kobo à l’automne 2012 : ce sont de gros vendeurs qui acquièrent une technologie pour renforcer leur gamme de produits et leur expérience utilisateur", analyse Sébastien Célimon, chargé du numérique chez Glénat, faisant référence au rachat par Kobo de la petite société montpelliéraine qui a développé un "InDesign pour des tablettes". D’autant qu’Amazon, qui commercialise depuis un an et demi des BD numériques, avait quelques retards techniques. "Je n’avais aucune visibilité sur les dates de sortie des albums car Amazon devait transformer manuellement nos fichiers d’origine (ePub fixed layout) dans son format KF8", raconte Sébastien Célimon. Or, Comixology dispose d’une équipe d’ingénieurs qui a soigné l’ergonomie de l’application et développé une technique de lecture guidée (du case à case). Et, surtout, sa force réside dans sa facilité d’utilisation : un compte, un achat dans l’application et une lecture sur tous les supports que le lecteur possède. Une simplicité mise à mal par la décision, le 26 avril, première conséquence du rachat, de supprimer la possibilité d’acheter un album dans l’application pour contourner la commission que prenait Apple. Depuis cette décision, les utilisateurs ne décolèrent pas dans les commentaires sur l’App Store et écrivent leur "déception", condamnant une "régression imposée". "Cette mise à jour supprime l’intérêt principal de cette application : sa simplicité, résume un utilisateur. Il n’est pas question que je passe par plusieurs étapes pour acheter une BD, là où une seule suffisait jusqu’à présent."

 

Au-delà des contenus, l’enjeu se situe donc aussi au niveau de la guerre entre les géants d’Internet. "Izneo a été conçu pour ne pas laisser Google, Amazon ou Apple décider pour nous comment vendre de la bande dessinée. Ce rachat nous conforte dans ce positionnement", affirme le directeur général de Média-Participations, Claude de Saint-Vincent, à l’initiative d’Izneo. "La réaction de Marvel et de DC Comics à cette nouvelle sera intéressante à suivre. Les éditeurs apporteurs de droits peuvent être surpris par cette stratégie de start-up qui a fini par se vendre au plus gros opérateur du marché, qui est évidemment aussi un client de Marvel et DC." Les super-héros n’ont pas dit leur dernier mot. <

Sequencity : des libraires face aux algorithmes

 

Avec "Sequencity", Actialuna remet les libraires à l’offensive dans la vente de BD numériques.

 

Fond d’écran du futur site Sequencity.- Photo SEQUENCITY

La jeune société Actialuna, qui s’était fait connaître avec la réalisation de L’homme volcan, va ouvrir prochainement "Sequencity.com", un projet de "cité des libraires" pour la vente de BD numériques sur lequel elle travaille depuis deux ans et demi. "Et nous y consacrons presque exclusivement tous nos moyens depuis un an", explique Denis Lefebvre, directeur général et fondateur de l’entreprise avec Samuel Petit, président de la société créée en 2010. Une dizaine de salariés travaillent à ce programme au premier étage d’anciens ateliers transformés en pépinière d’entreprises numériques, dans une allée calme de la rue des Haies, dans le 20e arrondissement de Paris.

L’objectif du projet est d’introduire le libraire, ses sélections, son conseil dans la vente de BD numériques, mais surtout pas de créer un simple site en marque blanche. "Internet tend vers l’exhaustivité du catalogue mais le problème pour le lecteur est ensuite de se repérer dans cette masse", explique Denis Lefebvre. Aujourd’hui, la visibilité repose sur les listes de meilleures ventes, plus ou moins manipulables par des promotions sur les prix, ou sur les algorithmes de recommandation qui dépendent aussi des critères de popularité : ils ne favorisent donc pas la découverte et l’originalité.

 

Simplicité

Sequencity est testé avec cinq enseignes spécialisées (Aladin à Nantes, Le Livre dans la théière à Rocheservière, Expérience à Lyon, le réseau Momie Folie et la Libraire de Provence à Aix). "Nous avons voulu libérer le libraire des soucis de techniques, de visibilité sur Internet, de négociation commerciale, pour qu’il se consacre uniquement à la vente", insiste Denis Lefebvre. La réalité de cette ambition s’illustre par une fonction de chat (discussion), moyen simple de poser une question au libraire depuis l’application. "Ce n’est pas une hot line permanente, le libraire s’engage simplement à répondre pendant ses horaires d’ouverture. Il pourra alors recommander des livres, comme il le fait dans son magasin", prévoit le DG d’Actialuna. Tout sera gérable depuis une tablette, au milieu des rayons, sans besoin de s’enfermer dans un bureau devant un PC. "Nous avons privilégié la simplicité." L’application s’ouvre sur les lectures en cours, au-dessus de la bibliothèque du lecteur et de la "cité" regroupant les libraires adhérents. En s’appuyant sur son expérience antérieure de création, Actialuna a aussi développé de multiples fonctions d’ergonomie de lecture, de classement, de repérage pour l’utilisateur, qui pourra aussi tester ses premiers achats sans création de compte, une barrière souvent décourageante.

 

Le projet recueille des avis unaniment favorables chez les éditeurs contactés ou leur représentation collective (Casterman, Glénat, la plateforme Izneo), ce qui lui assurera une offre étendue dès le démarrage. Actialuna a aussi convaincu les actionnaires d’origine, qui ont remis au pot, et les pouvoirs publics (la Caisse des dépôts et consignations, BPIFrance (ex-Oséo), le CNL, l’université Pierre-et-Marie-Curie) dont le soutien est indispensable en l’absence de recette pour l’entreprise, avant la montée en charge du programme. Il reste la question de la rentabilité pour les libraires : la marge sur le numérique n’atteint que le tiers d’une vente de BD papier. Et dans un premier temps, l’application n’est disponible que sur l’App Store, où il faut rétrocéder 30 % à Apple, à moins de compliquer un peu la vie du client en lui faisant contourner ce péage.

Hervé Hugueny

L’application Sequencity pour iPad est téléchargeable ici (et bientôt sur www.sequencity.com).


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